Accueil > Débattre > Actus > Après la mort de Cannelle

Après la mort de Cannelle

réintroduire l’ours brun dans les Pyrénées ?
Ysengrin, le lundi 6 décembre 2004
 

Mots-clés

A la nouvelle de la mort de Cannelle, dernière ourse originaire des Pyrénées, j’ai partagé la peine et l’indignation qui se sont exprimées de tous côtés. Je me sens solidaire de la colère de tous ceux qui se sont impliqués dans cette opération, voyant ainsi ruinées des années d’efforts en faveur d’un animal mythique des magnifiques montagnes des Pyrénées.
Nous avons d’ailleurs répercuté l’appel à la poursuite de la politique de réintroduction d’ours slovènes dans le massif pyrénéen de l’ADET-Pays de l’Ours dans la partie pétitions de Demain-la-terre. Mais je nourris pourtant de sérieux doutes sur la viabilité de cette politique.

Quelles conditions de réintroduction ?

Un super-prédateur comme l’ours ne peut se maintenir, et plus encore proliférer, qu’au sommet d’une pyramide écologique équilibrée. Le pauvre risque de se trouver en fort mauvaise posture si cette pyramide a la forme d’une colonne, fissurée et pleine de trous. De ce point de vue, les conditions paraissent réunies : des ours vivent sans problèmes dans les Pyrénées.

Mais le cas de l’ours dans les Pyrénées se complique du fait de l’Homme. Celui-ci est en effet un concurrent direct de l’ours, et il se trouve que les Pyrénées sont un espace (fort heureusement) vivant et fréquenté.
Ainsi donc dans ce cas précis, avant même les conditions écologiques, il s’agit de s’assurer que les conditions sociales de la réintroduction sont réunies. Et la réponse ne peut être dans ce domaine que négative. Tant qu’une bande de chasseurs en battue pourra se retrouver à n’importe quel moment nez à nez avec une mère et son petit, l’ours brun n’a hélas aucun avenir dans les Pyrénées.

La sauvegarde du patrimoine génétique d’une espèce en voie de disparition rapide est souvent invoquée pour justifier les réintroductions. Le propos est certes éminemment louable, mais malheureusement complètement vain : avec la mort de la dernière femelle, l’espèce est déjà condamnée !
Il reste bien sûr les gènes de la demi-douzaine de mâles autochtones qui survivent dans le massif. Mais même si ces derniers avaient la possibilité de se reproduire en toute quiétude avec des ourses originaires de Slovénie ou d’ailleurs, mes minces connaissances en génétiques me font croire que ce n’est pas à partir d’une poignée d’individus que l’on peut espérer sauver une espèce.

Zones-à-Ours et Zones-à-Hommes ?

Le réintroduction de l’ours est également souvent justifiée en termes « d’image » du pays et de revenus de l’éco-tourisme. Cet argument également me laisse fort circonspect.
Comment peut-on envisager un développement touristique sur l’image d’un animal si fragile qu’il convient de ne surtout pas le déranger si l’on veut le voir se maintenir ?
La réintroduction vue dans ce sens ne peut mener qu’à la création de zones hyper-protégées dans un contexte général de pression humaine toujours croissante sur les milieux : développer le tourisme suppose évidemment développer en conséquence les infrastructures de transport, d’hébergement, etc... qui ne peuvent qu’être antagonistes au maintien de la vie sauvage.

Une politique globale d’occupation de l’espace du massif tenant compte de toutes les activités qui s’y déroulent et de la préservation de la vie sauvage me semble un préalable incontournable à toute réintroduction. Sans une telle politique globale, on pourra continuer à importer tous les ours imaginables, ceux-ci auront autant de chances de survivre que le dernier outlaw face à Clint Eastwood.

Mais un tel abordage ne semble hélas pas d’actualité, alors que le tunnel du Somport a été inauguré il y a peu, transformant une des plus belles vallées des Pyrénées en un anonyme corridor à camions entre Paris et Madrid, ou encore alors qu’est officiellement autorisé l’abattage de quatre loups dans les Alpes.

Le contre-exemple du loup (pour lequel je nourris une évidente sympathie :-)), en voie de réinstallation dans les Alpes sans aucune coûteuse opération de réintroduction me semble d’ailleurs intéressant. Il me ferait penser que les conditions de milieu, sociales et écologiques, seules importent : quand celles-ci redeviennent favorables, les animaux n’ont pas besoin d’aide pour reprendre leur place !

J’imagine que les défenseurs de la réintroduction ont déjà débattu de ces idées des milliers de fois, et que leur avis est solidement argumenté.
Mais après la mort de Claude en 1994, après celle de Melba en 1997 et maintenant celle de Cannelle dans des conditions similaires, je comprends de moins en moins l’intérêt de continuer à prélever des ours sur la population slovène pour les envoyer à l’abattoir sur nos belles montagnes.


Répondre à cet article

14 Messages de forum

Demain la Terre.net 2005 Tous droits réservés - Merci SPIP