Depuis quelques années, l’agriculture est montrée du doigt comme étant une activité grosse consommatrice d’eau, de produits phytosanitaires (pesticides), d’engrais ou autres OGM.
Les rejets de lisiers, le draînage, voire les remembrements agricoles sont également pointés comme étant défavorables à l’environnement.
Pourtant par définition, ce métier est proche de la terre et de la nature.
Si la France est parfois considérée comme un jardin, elle le doit à son agriculture qui a façonné depuis des siècles paysages et traditions rurales.
La mission de produire l’alimentation d’un pays et la recherche de la qualité restent les objectifs de tout paysan.
Par ailleurs la profession est de mieux en mieux formée et conseillée mais elle connaît aussi un des plus fort taux de suicide et de certains cancers.
Mais alors, d’où viennent ces paradoxes entre pollution et amour du terroir, et entre qualité de vie et maladies ?
L’idée de vivre au rythme des saisons peut paraître romantique, mais c’est un vrai sacerdoce.
En effet pas question de rater une traite où les vaches risquent la mammite. Impossible d’être malade une journée au moment des moissons sous peine de perdre une année de récolte.
Les journées sont longues. Le travail est souvent physique. Pas de vacances. Les risques de mauvaises récoltes, de catastrophes naturelles (sécheresses par exemple) sont bien réels et impossibles à assurer.
Le revenu du travail (ou du capital pour les propriétaires ayant remboursé leurs emprunts) est faible.
D’où l’exode rural et l’évolution du nombre d’agriculteurs qui est passé de plus d’un actif sur 4 après guerre à moins d’un actif sur 20 aujourd’hui !
Si autrefois, les gens de pays étaient tous un peu éleveurs, maraîchers et cultivateurs, aujourd’hui rares sont les exploitations qui n’ont pas une spécialité. Ce ne sont pas les mêmes terres, machines et bâtiments qui permettent de produire du lait ou de la viande ou des céréales, du vin, des fruits ou des légumes !
Et pourtant, nouveau paradoxe, ce sont bien souvent les productions annexes qui assurent l’essentiel du revenu de l’exploitant, une fois que la production principale a permis de payer les charges (semences, engrais, pesticides, ..., et surtout remboursement des prêts).
La productivité d’un espace naturel est une des notions de base de l’écologie. Pour résumer, le soleil fournit aux plantes l’énergie de base ; elle est ensuite transférée par des relations de nutrition d’un organisme à l’autre. Chacun de ces transferts peut être assimilé au passage d’un maillon à l’autre le long d’une chaîne, d’où le terme de chaîne alimentaire. En milieu terrestre, la totalité de la production primaire provient des plantes, les brouteurs assurent la production secondaire et les mangeurs de viande la production tertiaire.
La productivité dépend donc du soleil mais aussi de la température, des précipitations et de la richesse des sols.
S’il est difficile de jouer sur l’ensoleillement, les serres permettent de jouer sur la température, le drainage et l’irrigation sur la quantité d’eau disponible, et les engrais de court-circuiter le cycle des nutriments (principalement les cycles de l’Azote et du Phosphore).
D’après l’ITCF, 1 ha planté de blé produisait :
| Années | Rendement |
|---|---|
| 1850 | 10 quintaux |
| entre 1850 et 1950 | 16 quintaux |
| entre 1950 et 1973 | 25 quintaux |
| entre 1973 et 1980 | 48,5 quintaux |
| entre 1980 et 1995 | 66 quintaux |
| en 1995 | 75 quintaux |
| Aujourd’hui | 100 quintaux [1] |
Et pour faire baisser les coûts de revient et s’assurer de la vente de sa production, les agriculteurs se regroupent en coopératives qui jouent le rôle de centrale d’achat et de vente, négocient les prix pour leurs membres et mettent en commun matériel et compétence. En contre partie, il est difficile de se priver de leurs services et obligatoire de se plier aux règles de la majorité des adhérents, ce qui provoque l’inertie du système.
Seuls environ 11 % de la surface émergée de la terre servent à la production agricole ! Il n’existe que trois méthodes pour répondre à l’augmentation de la demande alimentaire :
• Augmenter la superficie des terres arables, c’est-à-dire poursuivre le défrichage des forêts, le draînage des zones humides difficiles à travailler (mais pourtant si riches).
• Augmenter l’intensité de culture (le nombre de récoltes par an en modifiant les plantes par sélection ou génétiquement).
• Et augmenter le rendement agricole.
C’est la logique de la FAO et de la Politique Agricole Commune dont l’objectif principal était d’assurer l’autosuffisance alimentaire de l’Europe.
La France perçoit 21% des aides européennes, qui se montent à 44,8 milliards d’euros.
Sans les primes, les exploitations ne sont pas viables. D’après Le Monde, en moyenne, les aides représentent 90 % du revenu des agriculteurs.
Mais ces aides ne sont pas faîtes pour favoriser les petits agriculteurs. Ce ne sont pas des aides à titre social mais à titre économique et compétitif. D’abord attribuées au prorata de la production (plus vous produisez, plus vous en touchiez) puis à partir de 1992, de la surface (ou du nombre de bêtes), elles ont toujours favorisé les agriculteurs les plus importants !
Course au rendement, puis course à la taille de l’exploitation tout en réduisant les coûts de main d’œuvre grâce à des machines (tracteurs, moissonneuses, ensileuses, etc.) de plus en plus performantes. Le tout aidé par l’exode rural et la désaffection pour les métiers de la terre. Résultats, courses aux engrais, aux pesticides, remembrements pour regrouper les parcelles avec des travaux connexes détruisant haies et ruisseaux.
La PAC a été tellement efficace que des quotas ont du être fixés pour limiter certaines production excédentaires : la betterave sucrière en 1977, le lait en 1984. Ces quotas ont ruiné les espoirs de plusieurs centaines d’exploitants européens en les empêchant de se développer.
Il existe des primes européennes à l’arrachage des vignes dans les régions qui connaissent des excédents importants.
Pour limiter les surplus de céréales, certaines terres doivent être mises en jachères obligatoires depuis 1999, selon un système tellement compliqué qu’il faudrait un programme informatique pour calculer la surface de terre à « geler ».
Cette politique du rendement maximal favorisant les grandes exploitations, fait à cause de la surproduction, le jeu des firmes agro-alimentaires et des centrales d’achat de la grande distribution qui achète certains produits moins chers que leur coût de production. En jouant sur l’offre et la demande à l’échelle mondiale, en exigeant des fournisseurs des rabais commerciaux, la grande distribution ne permet pas aux agriculteurs de vivre. Par exemple, 1 kg de viande de porc revient à 1,3 € en moyenne alors qu’ils est acheté environ 1,2 € ! Quel est le prix de votre côtelette de porc ?
Cette surproduction et ces primes ruinent les agricultures du Tiers-monde. Certains pays du reste du monde n’ont pas les moyens de subventionner leur agriculture comme le fait l’Europe communautaire. Pourtant, l’agriculture est un secteur vital pour les économies en développement. Elle emploie par exemple plus des deux tiers de la population active dans trente pays d’Afrique subsaharienne et 87% des paysans dans le monde vivent dans les pays en développement.
Les pays industrialisés prônent le libre-échange et préconisent la disparition de toutes les barrières commerciales. Mais en agriculture, ils sont loin de s’appliquer ce précepte.
Selon ATTAC, les aides agricoles permettent aux firmes du Nord de vendre des produits qui coûtent moins chers que ceux produits par les paysans du Sud. C’est ainsi que les paysans africains voient leur marché intérieur inondé de tomates, de bœuf, de lait ou de maïs européens ou américains qui coûtent moins cher que les mêmes denrées qu’ils produisent sur place. Par exemple, en 2000, le prix du kilo de bœuf produit en Côte d’Ivoire était de 1,84 euro pour 2,65 euros en Europe. Mais grâce aux subventions à l’exportation, les firmes agro-alimentaires européennes exportaient en Côte d’Ivoire du bœuf à 1,58 euro le kilo.
C’est un enjeu majeur discuté à l’OMS. Un compromis a même été accepté à Hong Kong en décembre dernier.
L’agriculture bio est la solution idéale pour notre santé et l’environnement. Mais pourra-t-elle nourrir la planète ? L’agriculture raisonnée [2] et l’agriculture durable [3] restent les seules solutions pour limiter pollutions et surproduction.
En alternative à la grande distribution, les Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (AMAP) nous semblent une bonne solution en mettant directement en contact consommateurs et agriculteurs. Mais il faut bien sûr aussi penser à nos marchés de proximité.
Enfin les agriculteurs des pays en voie de développement ont le droit de vivre de leur travail. Les primes agricoles doivent donc progressivement disparaître et le transport des produits alimentaires être taxé en raison de son coût écologique.
[1] chez les agriculteurs les plus performants
[2] Le décret n° 2002-631 du 25 avril 2002 relatif à la qualification des exploitations agricoles au titre de l’agriculture raisonnée fixe un cahiers des charges imposant :
la mise en oeuvre d’un système d’enregistrement et de suivi des opérations effectuées et des produits utilisés pour les besoins des cultures et des animaux ;
la maîtrise des intrants agricoles ainsi que des effluents et des déchets produits par l’exploitation ;
l’usage justifié de moyens appropriés de protection des cultures et de la santé des animaux de l’exploitation ;
l’équilibre de la fertilisation des cultures ;
la mise en oeuvre de pratiques culturales permettant la préservation des sols et limitant les risques de pollutions ;
la participation à une gestion économe et équilibrée des ressources en eau ;
la prise en compte de règles dans les domaines de la sécurité sanitaire et de l’hygiène ;
la prise en compte des besoins des animaux en matière d’alimentation et de bienêtre ;
la contribution de l’exploitation à la protection des paysages et de la diversité biologique.
[3] A la différence des agricultures bio et raisonnée, l’agriculture durable n’est pas un label officiel. Mais en se basant sur la définition du développement durable ratifié à Rio en 1992 par 174 pays, en théorie elle n’a pas d’impact sur l’environnement et elle comporte en plus un volet social. Nous en parlions ici