A ne plus en parler depuis la campagne des « essais stratégiques » de 1995, on finirait presque par oublier que la France détient à ce jour quelques dizaines de têtes nucléaires errant au fond des océans. Ce sujet n’est plus médiatique depuis belle lurette et n’a été abordé ces derniers temps, encore que de manière très périphérique, qu’à l’occasion de la polémique soulevée par les collectifs polynésiens demandant des comptes sur les impacts des essais d’Algérie (le magazine L’Express a récemment consacré un papier sur les militaires et personnels irradiés) et de Mururoa.
Les incidences environnementales tout comme la charge socio-économique du nucléaire militaire demeurent des domaines relativement hermétiques, sur lesquels peu de données sont disponibles, fiables et vérifiables, et encore
moins souvent divulguées. On ne peut que constater également que des événements potentiellement d’une grande importance et porteurs de lourdes hypothèques, sur lesquels la communauté scientifique est divisée, sont en fin de compte assez peu médiatisés. Au-delà des polémiques sur les conséquences écologiques et sanitaires des essais, se rappelle-t-on que l’accident de Palomarès en 1966 avait contaminé 250 ha ? Qui se souvient que l’une des bombes H perdues lors du crash d’un avion américain en 1968 au Groënland n’a jamais été retrouvée ? Que sait-on exactement des conséquences du naufrage du sous-marin russe le Koursk en août 2000 ou, plus près de nous, de l’accident du sous-marin USS Hartford en octobre 2003 dans les Bouches de Bonifacio ? Se préoccupe t-on vraiment des effets du stockage, dans des conditions très médiocres, de nombreux déchets nucléaires militaires et du dépérissement de plusieurs bâtiments de la marine russe stationnés dans la région de Mourmansk ?
La France possède à ce jour sept sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, aux noms évocateurs comme Le Redoutable ou Le Foudroyant. Cette force de frappe est l’une des composantes du système tripartite originel, qui comportait jusqu’en 1996 un centre de tir terrestre (au plateau d’Albion dans le Vaucluse). La force de dissuasion aérienne n’intervient plus que comme "complément tactique". Nos missiles stratégiques actuels sont des fusées de longue portée (5 à 6000 km). L’arsenal français ne comporte plus de lanceurs sol-sol fixes ou mobiles comme les anciens missiles courte portée au nom lui aussi évocateur, Hadès. Des essais tactiques, sans charge, continuent à être pratiqués. Il est également prévu qu’une nouvelle génération de missile, le M51, soit mise au point pour 2010, le gouvernement en ayant confié la confection au groupe militaro-industriel EADS.
Essai nucléaire en Polynésie française, 1973 (CEA)
Le colloque organisé les 23 et 24 septembre derniers à Paris par l’association Démocraties, avait le mérite d’ouvrir un espace de discussion sur le sujet trop volontiers ignoré aujourd’hui de « la force de frappe française ». Ayant eu l’occasion d’assister à une partie des débats, je vous en restitue ici quelques impressions.
- Au niveau de l’analyse internationale, plusieurs interventions sur le TNP (Traité de Non Prolifération) ont soulevé les contradictions et les blocages inhérents à cette vraie-fausse tentative de régulation dans la possession et l’exhibition de l’arme nucléaire.
- La bombe serait « une arme politique et non militaire puisque par principe on ne peut pas s’en servir » : ce serait donc toujours « une arme moderne ». Mais c’est un outil qui par induction emprisonnerait la liberté d’action d’un état en étriquant sa marge de manœuvre sous peine de ne plus s’inscrire dans une attitude de dissuasion (ce qui pour tous les pays détenteurs constitue vis à vis de l’extérieur la justification de sa possession) mais une attitude de coercition donc d’agressivité.
- Le coût du nucléaire militaire apparaît difficile à évaluer. D’un strict point de vue financier, ce coût apparaît à vrai dire assez faible, même en y intégrant des correctifs liés aux coûts externes tels la décontamination des sites de production et des matériels de stockage. Les USA (depuis 2000) et le Royaume Uni et la Russie plus récemment investissent beaucoup dans la recherche sur le nucléaire militaire. En France la part du nucléaire au sein de la Défense a baissé jusqu’en 2001, passant de 30 % à 18 % sur 30 ans ; cette part est à nouveau en augmentation et le budget du nucléaire représente 3,15 milliards d’euros pour 2005 (21 % du budget de la Défense), à comparer au 30 milliards de $ environ consacrés par les USA à la même affectation. Mais les budgets du nucléaire militaire ont toujours été un « budget élastique » c’est-à-dire très sensibles aux conjonctures économiques et n’ont été que rarement pleinement consommés.
- L’existence de menaces diverses (déstabilisation d’Etats, macro-terrorisme), le principe de « l’anticipation sur les évolutions géopolitiques à moyen terme » autant que le fait qu’aucun Etat n’envisage de se séparer de l’arme nucléaire, constituent les principaux arguments des partisans du maintien de la force nucléaire française, jugée comme un « instrument de suprématie ».
- En second plan apparaissent différentes lectures géostratégiques sur le rôle de la force de frappe. Pour ses promoteurs, son existence maintient le statut de la France au sein de l’OTAN mais aussi au sein de l’Union Européenne, le seul autre état nucléaire qui en soit membre étant le Royaume Uni. A contrario, ceux favorables à son abandon espèrent en retour une « onde de choc mondiale » (sic) et une « renaissance diplomatique internationale » pour la France.
- Mais la possession d’un arsenal nucléaire semble ne plus avoir désormais la faveur de tous les militaires de haut rang par ailleurs nombreux dans l’assistance et à la tribune. Cet élément illustre qu’il n’y a plus nécessairement de « consensus national » sur ce sujet comme c’était le cas depuis 25 ans. Si l’on met de côté certaines justifications fondées sur une vision épique et romantique du militaire et sur la référence à un code de « la guerre dans l’honneur », le fait que quelques généraux parlent de la bombe en lui accolant le qualificatif d’« arme d’apocalypse » et dénoncent que le prestige d’un Etat se résume à sa capacité à tuer plusieurs millions de personnes en quelques minutes est, d’un certain point de vue, rassurant. L’arrivée d’une nouvelle génération de décideurs au sein de l’Etat Major mais aussi de la classe politique, pour qui le rôle stratégique de la bombe apparaît moins évident, fait apparaître le besoin d’une mise à plat et d’un débat ouvert sur la question.
- L’appareil nucléaire militaire français apparaît « dépassé » par rapport aux enjeux géopolitiques contemporains mais aussi aux besoins tactiques. On serait donc à « une croisée des chemins » nécessitant la détermination de choix. Ainsi, peut-on/doit-on/veut-on investir dans la recherche sur le nucléaire militaire ? Au débat sur le dimensionnement de l’arsenal fait également écho la question de la fabrication d’autres armes utilisant l’énergie atomique.
Qu’ils soient promoteurs ou détracteurs du maintien de la force de dissuasion , beaucoup d’intervenants ont appuyé sur le besoin d’un vrai débat au plan national. Il faut donc se préparer à ce débat qui s’inscrira nécessairement à travers différentes problématiques (impacts environnementaux et sanitaires ; coût budgétaire ; immplications à l’aval sur la recherche-développement et donc sur le nucléaire civil ; débat éthique ; enjeux géostratégiques). Mais le plus important est que ne se reproduisent des situations comme celle des débuts du programme français d’acquisition de l’arme atomique (1956) dont le Parlement n’était alors même pas informé, ou du débat un peu tronqué de 1994/95 sur les essais et la doctrine française au sein de l’Assemblée Nationale.
En liens :
Le site de l’association Démocraties avec le programme du colloque.
Le dossier de l’Express (29/09/2005) sur "Les irradiés de la République"
Une courte analyse de B. Tertrais, spécialiste des questions nucléaires et de géopolitique, sur la dissuasion nucléaire française après la Guerre froide.
Demain la Terre.net 2005 Tous droits réservés - Merci
SPIP