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Manger du poisson d’élevage ?

L’exemple du Saumon
Ysengrin, le vendredi 29 juillet 2005
 

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La mer, qu’on a toujours pris pour une source infinie de nourriture, s’épuise. C’est-à-dire que l’Homme, par l’industrialisation de la pêche [1], aux techniques de plus en plus efficaces, et destructrices (motorisation des embarcations, puis chalutage, puis filets dérivants...) parvient à la vider [2], ce qui était encore il y a peu inconcevable.

La pisciculture, une solution alternative à la pêche

L’élevage, solution logique [3] à l’épuisement des ressources halieutiques, prend heureusement le relais. Entre 1984 et 2002, la part de la pisciculture dans la production mondiale de poisson est passée de 8 % à 20 %. C’est une évolution assez normale, qui a eu lieu sur la terre ferme au cours de la préhistoire : le passage du prélèvement sur le milieu naturel (chasseur-cueilleur) à la production de la nourriture (culture et élevage). Et la production en milieu marin n’est d’ailleurs pas une nouveauté : les Hommes maîtrisent depuis des millénaires la production de coquillages, satisfaisant aux exigences de qualité et respectant les milieux naturels.

Mais la généralisation de la pisciculture intervient hélas au moment où la conception même de l’agriculture dépend de moins en moins des conditions de milieux, et n’est envisagée que sur le mode industriel. La production intensive, par le recours intensif à la mécanisation, à la chimie ou aux biotechnologies en vient à consommer plus de pétrole [4] que d’énergie solaire, source de la photosynthèse et en principe de toute vie animale ou végétale. Ainsi, de même que sur terre l’agriculture intensive, l’aquaculture intensive est à l’origine de nombreux problèmes pour l’environnement marin, puis pour la santé humaine elle-même. Nous allons tenter de détailler ceux-ci au travers de l’exemple emblématique du saumon.

L’élevage du saumon...

Le saumon était encore il y a peu un produit de luxe, rare et cher. Puis l’élevage en fit un produit de consommation courante, accessible à (presque !) tous. Mais cette démocratisation du saumon s’est faite au prix d’un élevage de masse : 95 % des près de 50 000 tonnes de saumon consommées annuellement en France ont grandi en fermes marines, alors même que le poisson bénéficie de l’image d’un produit naturel : le consommateur n’a pas encore assimilé ce changement brutal dans sa chaîne d’alimentation, et les distributeurs savent profiter de cette confusion !

Pour lutter contre les abus, l’étiquette de tout poisson mis en vente doit en principe depuis janvier 2002 mentionner le nom scientifique de l’animal, son mode de production (élevage ou pêche) et sa zone de capture. Malgré cela, 25% du saumon « sauvage » vendu en France cette même année provenait en fait de la pisciculture.

Or l’élevage intensif cause dans et autour des fermes marines des pollutions graves et variées, qui entraînent également une forte baisse de la qualité des produits.

...Nuit gravement à la santé...

Faire la liste des produits qu’ingère un individu de l’espèce Salmo salar durant son élevage risque de couper l’appétit aux salmoniphages les moins raffinés d’entre nous...

Une alimentation artificielle... ou entraînant à son tour la surpêche

Le saumon d’élevage est gavé de farine dite de poisson (où l’on trouve aussi des dérivés de volailles, dont les plumes, de la mélasse, des levures, du sang...) et d’huile... de poisson sauvage. On pêche donc au moins trois kilogrammes de poisson pour chaque kilogramme de saumon d’élevage produit : 80 % des prises de la flotte de pêche norvégienne finit déjà dans l’estomac des saumons d’élevage ! Et quand ce mélange détonnant ne suffit pas à assurer une croissance suffisante de l’animal, on y rajoute à l’occasion des vitamines de croissance.

Outre les ravages sur la faune marine provoqués par la surpêche ainsi induite, le saumon, qui se trouve en fin de cycle, concentre donc tous les polluants présents chez les poissons sauvages. Et, ironie suprême, ceux-ci proviennent entre autres, nous le verrons, des... fermes marines !

Cela pose un problème fondamental de l’élevage du saumon : il s’agit d’un poisson carnivore. Or, si sur terre l’homme s’est toujours abstenu d’élever des carnivores [5] pour les manger, ce genre de réserve ne semble pas avoir lieu d’être en mer ?

Des colorants dangereux pour la santé

La belle couleur rosée du saumon sauvage vient de son régime naturel et varié. Pour retrouver cette caractéristique de l’espèce, chère au consommateur, le pisciculteur industriel doit faire ingurgiter des colorants synthétiques à ses animaux que leur alimentation laisse invariablement gris terne. Le Canthaxantin est un des produits proposés par l’industrie chimique à cet effet. Une directive de l’Union Européenne en interdit l’usage dans l’alimentation, car il provoquerait des risques de cécité chez les jeunes enfants, mais n’interdit pas en revanche de le donner au saumon ! Les producteurs ne se gênent donc pas pour l’employer.

Des produits sanitaires divers, variés, et cancérigènes

Pour améliorer le rendement, les pisciculteurs concentrent leurs poissons comme de vulgaires poulets de batterie : chaque poisson dispose pour vivre de l’équivalent d’une petite baignoire... pour un poisson de haute mer, c’est peu ! Les bassins d’élevage se transforment ainsi en véritables bouillons de culture, les poissons nageant littéralement dans leurs propres excréments. Le saumon d’élevage accumule en conséquence une liste impressionnante de maladies nuisibles... à sa vente : furonculose, nécrose pancréatique infectieuse, anémie infectieuse, syndrome cardio-myopathique en sont quelques exemples. Les parasites, également, prolifèrent dans cette soupe peu ragoûtante, dont la Tique de mer (Lepeophtheirus salmonis) en moyenne 30 000 fois plus nombreuse sur un saumon d’élevage que sauvage !

Là encore, la solution est chimique : ce sont des bains hebdomadaires de pesticides organophosphorés ou organochlorés (l’Ardessie, le Deosect, l’Ivermectine, le Dichlorvos sont les noms enchanteurs de quelques unes de ces gâteries hautement toxiques, en principe interdites en milieu marin, mais encore largement employées) des antibiotiques mélangés à la farine quotidienne...

De plus, facteur aggravant, le saumon artificiel manquant d’exercice, est en moyenne quatre fois plus gras que son heureux cousin sauvage. Or les organochlorés (on peut rajouter à ceux déjà cités les polychlorobiphényles (PCB), les dioxines, la dieldrine, le toxaphène... bon appétit !) se fixent encore mieux dans les graisses...

C’est ainsi qu’une enquête indépendante parue dans le très sérieux magazine américain Science recommandait de ne pas consommer de saumon d’élevage plus d’une fois par mois, en raison des teneurs moyennes en dioxine et PCB mesurées dans sept cents échantillons achetés dans plusieurs villes d’Europe et d’Amérique du Nord...

...Et nuit gravement à l’environnement !

Les fermes marines ne sont pas et ne seront jamais étanches, elles sont au contraire en contact étroit et permanent avec l’environnement marin [6]. Ainsi, toutes les tares dont souffrent le saumon d’élevage se retrouvent tôt ou tard chez le saumon sauvage.

Nous n’allons pas les reprendre une par une, ce serait fastidieux, nous nous contenterons de récapituler rapidement les différents problèmes environnementaux dûs à la pisciculture : surpêche, pollutions organiques, chimiques et biochimiques, contaminations parasitaires (voyez notre brève Les saumons d’élevage menaceraient les saumons sauvages.) apparitions de résistances aux antibiotiques, et, enfin, un alinéa de plus à cette liste déjà longue, pollutions génétiques.

Entre 10 et 20 % de l’effectif d’une ferme marine s’échappe en effet chaque année au cours de tempêtes, d’accidents, d’attaques de prédateurs... Les fugitifs, souvent plus grands et plus agressifs, supplantent rapidement leurs congénères sauvages, tout en leur transmettant parasites et maladies contre lesquelles ils ne sont pas naturellement immunisés. Or, les poissons d’élevage sont tous génétiquement conformes afin d’exprimer les caractères sélectionnées. Dès lors, les individus qui s’évadent des fermes et se croisent avec des populations autochtones réduisent la diversité génétique de celles-ci.

L’existence même du saumon sauvage en vient ainsi à être menacée, et il a d’ores et déjà disparu de certains lochs et rivières d’Ecosse, évincé par des saumons évadés et leur descendance.

Une autre pisciculture est possible !

Et pourtant... la production de saumon, et de poisson en général, de qualité et respectueux de l’environnement est parfaitement envisageable. Cela supposerait une baisse des quantités produites, et donc une baisse des profits pour les éleveurs, mais de même que les vaches n’ont (théoriquement ?) plus le droit de manger des farines animales, de même le respect de certaines règles élémentaires dans les fermes marines pourraient être imposées. Passer de l’élevage intensif à l’élevage extensif, filtrer et recycler les eaux usagées, se limiter aux espèces adaptées, vacciner les animaux au lieu de les bourrer d’antibiotiques...

En attendant ce jour béni où il sera à nouveau possible de manger du saumon sans s’empoisonner, nous vous conseillons donc vivement un boycot systématique ! Vous ne vous en porterez que mieux, et l’environnement marin également. Et d’ailleurs, même si le saumon fait partie de vos plats favoris, essayez de vous abstenir d’en consommer, même sauvage, car, malgré les mesures prises en sa faveur (réintroductions, moratoires sur la pêche en mer...) cette espèce est en grand danger d’extinction.


Sources

Nature & Progrès _ Belgique
Sur le ring
EchosMouche
Pêche & développement
DESS Journalisme Scientifique et Technique
Toute l’information au féminin
Terre sacrée
Veganimal

Attention, j’ai privilégié dans mes recherches documentaires les sources indépendantes (associations, organisations de consommateurs, etc...). Mais, comme toujours lorsque de gros intérêts financiers sont en jeu, les études, contre-études, contre-contre-études... contradictoires prolifèrent comme la tique de mer sur le saumon d’élevage. Vous n’aurez aucun mal, par une simple recherche sur Google, par exemple, à trouver des articles démontant tout ce que j’avance dans cet article, et démontrant que manger du saumon d’élevage est anodin, voire bénéfique pour la santé et pour l’environnement !

[1] A l’origine très justifiable : le métier de marin-pêcheur est l’un des plus pénibles et des plus dangereux qui soit.

[2] Voyez nos brèves On ne mangera bientôt plus de poisson et On ne mangera bientôt plus de poisson (suite).

[3] Enfin, pas toujours... Le thon rouge de Méditerranée (essentiellement utilisé dans la cuisine japonaise - sushis et sashimis) ne se reproduit pas en captivité. On le capture donc (avant qu’il ait atteint l’âge de se reproduire), et l’engraisse en cage. Et il est donc en voie de disparition...

[4] Lisez par exemple Nous mangeons du pétrole.

[5] A l’exception notable du porc, omnivore, qui est à l’origine des pollutions que l’on sait, en Bretagne, par exemple.

[6] Le WWF (World Wildlife Fund) estime les rejets polluants dans l’océan dûs aux poissons d’élevage écossais deux fois supérieurs à ceux des Ecossais eux-mêmes !


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