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Privatisation de l’espace public et invasion publicitaire

Seb, le lundi 14 novembre 2005
 

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La France détient un affligeant et singulier record européen, celui du nombre de panneaux publicitaires : plus d’un million, dont 30 à 40 % d’illégaux.

Depuis quelques années, en France plus que dans n’importe quel autre pays européen, on assiste en effet à un inquiétant phénomène qui voit les bords des routes nationales et les abords des villes et des villages progressivement transformés en galeries marchandes à ciel ouvert, en tunnels publicitaires continus grandeur nature. Exit la diversité et la richesse des paysages, le cadre de vie est stérilisé, l’horizon bouché, la pensée vagabonde privée de sortie. La nouvelle invasion publicitaire agresse le regard de façon quotidienne, parasite à la fois les esprits et les lieux, les uniformise et les anesthésie, et contraint chaque citoyen à vivre malgré lui en apnée au cœur d’une société de consommation qui se caractérise par sa laideur, sa bêtise et son uniformité. Bref, son inhumanité.

Cette forme de prolifération est particulièrement pernicieuse car, à la différence des autres supports, auxquels nous pouvons choisir ou non de nous exposer (TV, magazines, radio...), la publicité routière s’impose à tous, tous les jours et partout. Elle relève donc d’un domaine spécifique de la protection de nos libertés. Peu à peu, elle en arrive à modifier en profondeur nos modes de pensée et notre rapport au monde et aux territoires : les mots et les images criardes de la pub colonisent de force notre imaginaire, ce qui constitue une entrave à notre liberté de pensée. De même, l’enlaidissement et la dégradation du quotidien nous dépossèdent de notre milieu, en nous privant d’une relation intime avec le réel. Et cela constitue aussi une entrave à notre liberté de circuler, dans la mesure où circuler devrait être théoriquement possible en tout lieu sans avoir à le payer en échange par une quelconque contribution, même passive, à l’économie privée.

Ce phénomène accentue également les inégalités de territoires, car les populations les plus défavorisées se retrouvent les plus exposées à ce matraquage publicitaire : les afficheurs s’installent sans difficulté dans les banlieues, alors que les quartiers résidentiels chics et les cœurs de ville aux loyers désormais prohibitifs restent relativement préservés.

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Le Champ de Mars envahi par la pub _ vu par kek

Il y a là une forme nouvelle de totalitarisme où la toute puissance de l’Etat est remplacée dans ses représentations symboliques par la toute puissance de l’industrie marchande. L’injonction politique à obéir des systèmes totalitaires nationaux du XXe siècle est remplacée, par le biais d’un réseau comparable de dispositifs visuels, par l’injonction économique à consommer de la société de consommation globalisée du XXIe.

Il y a aussi une mutation culturelle, une barbarie esthétique, un déni du beau, une frustration mentale invisible, qui sont extrêmement dangereux pour notre civilisation.

Au-delà des combats associatifs (comme celui de Paysages de France), des actions municipales isolées (mais de plus en plus nombreuses) qui visent à durcir les règlements locaux, la seule réponse valable est législative : elle consiste à réformer la loi aujourd’hui obsolète de 1979 sur l’affichage extérieur, en interdisant les fameux 4X3 partout sur le territoire, et en interdisant toute forme de publicité en dehors de zones commerciales clairement délimitées, et situées à l’écart des axes de circulation. Ces restrictions existent pour les autoroutes, pourquoi pas les routes nationales ? Elles sont appliquées par certaines villes françaises (exemple : Mérignac), par plusieurs pays européens (notamment scandinaves), pourquoi pas en France au niveau national ? C’est la seule façon de restituer l’espace public aux citoyens. C’est la seule façon de retrouver nos paysages, patrimoine humain à la fois physique et intangible, séculaire et changeant, mais qui doit demeurer dans son essence inaliénable.


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