Accueil > Débattre > Opinions > Un monde sans énergie ?

Un monde sans énergie ?

Ysengrin, le mercredi 14 décembre 2005
 

Mots-clés

La demande énergétique mondiale va croître de plus de 50% d’ici 2030 pour atteindre 16,3 milliards de tonnes équivalent pétrole (tep), estime l’AIE [1] dans son World Energy Outlook 2005 (voyez le dossier de presse en anglais) paru le 11 juillet dernier. D’après cette étude, les réserves de pétrole et de gaz suffiront d’ici là à satisfaire la demande... à la condition que soit investies dans la filière des sommes plus que conséquentes, évaluées à 17 000 milliards de dollars.

Brûler toujours plus de pétrole ?

Les instances de l’OCDE envisagent donc sereinement un avenir où l’on brûlera de plus de plus de pétrole toujours plus rare et toujours plus cher. Cette manière de voir les choses n’est pas vraiment une nouveauté, la consommation d’énergie croît depuis la fin du XIXe siècle dans des proportions ahurissantes :

Cliquer pour agrandir

Pourtant, on en prend petit à petit conscience, cette magnifique exponentielle ne peut se prolonger indéfiniment sur une planète finie aux ressources limitées. Et le pétrole, source principale de l’énergie que nous consommons, est en voie d’épuisement rapide, c’est un fait de plus en plus communément admis [2].

Or nous ne pouvons maintenir notre mode de vie d’heureux résidents de pays industrialisés qu’au prix d’une dépense d’énergie faramineuse (pour vous en convaincre si c’est nécessaire, calculez donc votre empreinte écologique, je défie n’importe quel occidental urbain de limiter son empreinte à une seule planète !) Nous avons à notre service en permanence des quantités de kWh impressionnantes, en comparaison avec notre propre force physique. Le moindre conducteur d’une "petite" voiture de 60 CV a entre les mains la puissance effective d’un attelage de 60 chevaux... Et le pétrole serait cher ?

Le gaspillage phénoménal d’énergie (en l’occurrence de l’énergie lumineuse) dans les pays riches se voit très nettement sur cette image satellite spectaculaire de la Nasa (cliquer pour voir le document original).

Cliquer pour voir le document original

Et quand la source se tarira ?

Grâce à cette débauche d’énergie, nous avons transformé le monde depuis le début de la première révolution industrielle comme jamais nous ne l’avions fait auparavant, pour le pire comme pour le meilleur. Nous avons allongé notre espérance de vie, édifié des villes gigantesques reliées par avion, creusé des tunnels sous les mers et les montagnes, nous avons pris l’habitude d’avoir des fruits en toutes saisons et la télévision dans toutes les pièces, nous (enfin, quelques uns d’entre nous surtout ;-) sommes même allés sur la Lune.

Et si nous sommes demain brutalement privés de cet auxiliaire quotidien ? Si nous ne pouvons plus compter que sur nos seules forces physiques ?

Le réveil risque d’être difficile : notre société n’est pas viable sans un recours massif aux énergies fossiles. Pour tenter de mesurer l’ampleur du choc de la fin de l’énergie à volonté, il suffit de penser que sans pétrole, un grand nombre d’entre nous serait immédiatement obligé de quitter des agglomérations urbaines affamées et d’aller travailler la terre pour survivre. Toute la filière agricole moderne est en effet une grosse consommatrice d’énergies fossiles. A toutes les étapes de production, des intrants pétroliers massifs sont indispensables pour assurer les rendements qui nous permettent de tous nous nourrir à un prix abordable.

Si nous prétendons perpétuer notre modèle de développement, il nous faut donc trouver des solutions alternatives. Nous allons essayer de savoir quelles pourront être nos sources d’énergie de demain.

Des sources d’énergie pour demain ?

Les termes du problème sont (en théorie !) simples. Nous nous proposons de trouver, sans gaz ni pétrole, l’équivalent de notre consommation actuelle d’énergie. Pour cerner plus facilement les problèmes, nous nous en tiendrons à l’exemple de la France : la consommation française d’énergie primaire est de l’ordre de 200 millions de tep (200 Mtep) par an.

La biomasse

Le bois est la plus vieille source de chaleur de l’Homme. C’est l’énergie renouvelable par excellence... quand elle est bien gérée. Sinon, le risque est grand de transformer la région en désert, ce qui est souvent arrivé à l’Homme au cours de son histoire.
Brûler du bois présente un défaut, celui de libérer dans l’atmosphère tous les gaz à effet de serre que l’arbre avait fixé au cours de sa croissance, mais, surtout, la biomasse est bien insuffisante pour répondre seule à nos besoins (12,2 Mtep produits en France en 2002).

Les biocarburants

Les carburants extraits des plantes (éthanol ou huiles végétales) peuvent être une solution pour faire rouler un nombre réduit de véhicules : ce pourraient être par exemple les véhicules d’urgence, ambulance et pompiers, dans le projet global d’un société décroissante. Mais ils sont incompatibles avec l’automobile individuelle. Avec une production nette d’environ 0,8 tep/Ha, la totalité des surfaces arables de notre pays pourtant fertile ne suffirait pas à remplir tous les réservoirs !

L’éolien

Malgré son aura à la fois post-moderne et romantique, l’éolienne souffre pourtant de graves défauts qui l’empêche d’être plus qu’une solution d’appoint (0,29 Twh produits en France en 2002, soit environ 0,02% de la production totale d’électricité). Ce n’est notamment pas une énergie très fiable : quand il n’y a pas de vent, il n’y a pas d’électricité ! (Voyez aussi notre dossier sur le sujet.)

La fission nucléaire

Le nucléaire, l’arme hypertechnologique de la surpuissance, réservée au tout petit club des Grands, a été longtemps vu plus ou moins consciemment comme la source d’énergie de l’après-pétrole. La France s’est ainsi couverte de centrales atomiques au nom de l’indépendance énergétique... et dépend comme tout le monde des fluctuations du baril ! Mais le nucléaire reste la seule solution connue pouvant satisfaire des niveaux d’exigence de l’ordre des 200 Mtep par an.

Mais la technologie nucléaire, d’une efficacité inégalée dans ses applications militaires, s’avère en fait peu rentable dans ses usages civils. Dangereuse, elle suppose des structures très lourdes et rapidement obsolètes, chères à la construction comme à la démolition, et produit des déchets que nous sommes incapables de neutraliser. Elle produit une énergie chère car le contrôle de la réaction consomme lui-même énormément d’énergie, les centrales nucléaires sont les premières consommatrices de l’électricité qu’elles produisent !
Et finalement, l’uranium n’est pas une denrée si courante sur notre planète, et pas plus que le pétrole ne peut nous garantir la fourniture d’une énergie toujours plus abondante à l’infini. Si nous voulions produire tout ce que nous consommons (au niveau mondial cette fois) grâce à la fission nucléaire, nous épuiserions les réserves de matière fissile en moins de dix ans !

La fusion nucléaire

La fusion nucléaire, qui peut-être un jour découlera des expériences qui seront menées à ITER souffre des mêmes défauts que son ancêtre la fission, démesurément amplifiés : c’est une manière de produire de l’énergie très coûteuse en énergie ! Bien sûr on nous promet une source infinie, un soleil sur la terre... quand ce sera au point ! Mais personne ne sait si nous le maîtriserons un jour. Est-ce donc raisonnable d’engloutir des quantités folles d’énergie, dans un monde où on devrait plutôt la rationner, pour nourrir les rêves de quelques savants ?

La géothermie

La chaleur du noyau terrestre est une source d’énergie qui ne devrait jamais nous faire défaut (ou alors, il faudrait penser à changer de parages très très vite... ;-). Mais à part dans quelques pays riches en sources d’eau chaude, elle ne peut prétendre alimenter notre soif de tep.

L’hydraulique

Récupérer l’énergie des cours d’eau est propre, simple et efficace (en France, elle représente près de 15% de la production totale d’électricité) mais forcément limité : quand tous les sites sont équipés, il n’y a plus moyen de produire plus.
Ces installations ont de plus un coût écologique très élevé, perturbant le fonctionnement de l’écosystème. Ainsi, non seulement nous ne pourrons pas construire plus de barrages faute d’emplacements favorables, mais nous devrions même penser à démanteler une partie de ceux existant pour assurer la survie de nos cours d’eau.

La pile à hydrogène

Les piles à combustibles (dont fait partie la pile à hydrogène) fonctionnent sur le principe de la catalyse : une réaction chimique produisant de l’électricité. C’est un moyen de produire de l’énergie propre et rentable. Mais le composant de base de la réaction, l’hydrogène, n’existe pas à l’état naturel sur terre, et le produire (par électrolyse ou thermolyse de l’eau) consomme énormément d’énergie ! L’Islande rêve ainsi de devenir le nouveau Moyen-Orient du XXIe siècle en produisant de l’hydrogène grâce à la géothermie. Mais dans l’ensemble, les problèmes (production, donc, mais aussi transport, stockage...) posés par cette technologie ne devraient pas être résolus avant plusieurs dizaines d’années.

Le solaire

La quantité d’énergie reçue par la surface de la planète fait du solaire une véritable alternative pour les usages quotidiens de proximité (éclairage, chauffage...) en équipant simplement nos toits de capteurs solaires.
Mais elle est inadaptée à notre organisation actuelle en réseau et à consommation constante pour une raison toute bête : elle n’est disponible que le jour, quand nous en avons besoin aussi, voire surtout, la nuit. Éclairer les villes ou faire tourner des usines 24 heures sur 24 à l’aide d’une énergie disponible la moitié du temps pose des problèmes de stockage de l’électricité aujourd’hui insolubles.
Mais elle reste une source qu’il faudrait développer en priorité, et notamment dans ses usages les moins polluants : il existe de nombreuses manières de la capter, certaines assez rustiques [3] (au contraire des sophistiqués panneaux photovoltaïques très polluants à la fabrication) qui pourraient résoudre définitivement le problème de l’énergie dans les pays les plus ensoleillés, souvent pauvres, de la planète.

Et d’autres...

Cette liste n’est sans doute pas complète, d’autres gisements d’énergie sont certainement encore à découvrir ? La houle ou les courants ou encore ces étonnantes (et un peu inquiétantes) tours à vortex de centaines de mètres de haut, qui prétendent recréer et récupérer la puissance développés par des tornades, pourront peut-être demain nous alimenter en électricité.

Une seule solution : diminuer notre consommation

Quand on fait le total de ces différentes solutions alternatives, on constate que même dans le cas d’un énorme effort de recherche et de mise en valeur systématique, elles ne peuvent nous garantir un essor continu de notre consommation. Et certaines sont de plus incompatibles entre elles : entre cultiver du colza pour faire du bio-carburant ou planter des forêts pour en brûler le bois, par exemple, il faudra choisir.

Préparer la transition en développant dès aujourd’hui les énergies renouvelables serait donc un impératif absolu, mais il est encore plus impératif de... diminuer notre consommation !

L’ère du charbon puis du pétrole que nous vivons aura été un âge d’or de la consommation, et il touche à sa fin. Il nous faut maintenant prendre conscience que nous avons abusé des ressources naturelles de notre planète : nos descendants n’auront pas pour l’éternité à disposition des kilowatts d’énergie en permanence, et nous-mêmes devrions réduire fortement notre consommation dès aujourd’hui.

[1] L’Agence Internationale de l’Énergie a été créée en 1974 par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), suite au choc pétrolier et est chargée de veiller aux intérêts de ses 30 pays membres en matière de sécurité énergétique.

[2] Le pic d’Hubert, du nom de son inventeur, serait déjà derrière nous et certains y voient même la fin de la civilisation industrielle.

[3] J’ai pu savourer cet été un ragoût cuit au four solaire. Ça marche !


Demain la Terre.net 2005 Tous droits réservés - Merci SPIP