Un tonnerre froid et modulé interrompit mon sommeil artificiel. La sirène d’alarme.
- Par la toison de Cass...
Je distinguai à travers les brumes du réveil la silhouette de Lih, déjà à l’oeuvre devant le tableau de contrôle, et me laissai aller, rasséréné.
- Alors, le bleu, on tire au flanc ?
- Négatif, Cheffe, je suis opérationnel. Mais vous parlez d’un réveil, bon sang ! Qu’est-ce que c’était ?
- Alignement des repères. Tout est réglé.
Je sautai hors de mon caisson, maintenant bien réveillé. Je me sentais tout le corps couvert d’une sueur malodorante, mais mon hygiène intime était alors le dernier de mes soucis.
- Comment ? ! On est dans l’univers premier ? ! Et vous me dites ça comme ça ? On est sûrement repérés, il faut annuler la mission !
- Je vous ai dit que tout était réglé. Je comprends fort bien vos inquiétudes. Moi non plus ça ne me dit rien de me retrouver dans le premier dans une navette d’exploration à l’autre bout du cosmos. Et surtout pas secondée par un bleu qui a peur de son ombre, et veut rentrer à la maison avant même d’avoir commencé.
- Bon, on rentre, alors ?
Elle prit une teinte violacée assez inquiétante, et elle explosa :
- Bien sûr que non, on ne rentre pas, par le cosmos ! Qui voulez-vous qui nous ait repérés par ici, nous sommes tout seuls !
- Mais eux, là, en bas ! Cheffe-coordinatrice, ajoutai-je, voyant sa mine s’assombrir à vue d’oeil.
- Eux ? Il y a peu de risque qu’ils en soient capables. Nous avons émergé comme prévu à l’ombre de leur satellite naturel. Elle se radoucit brutalement, et ça ne me rassura qu’à moitié. Dites-moi, vous avez lu le dossier qui accompagnait votre ordre de mission, bien sûr...
- S’il vous plait, je suis peut-être un bleu, mais je sais quand même pourquoi je suis ici.
- Ah vous le savez ? Et elle poursuivit avant que j’aie eu le temps de lui répondre. Eh bien vous allez réviser tout ça encore une fois, on n’est jamais trop bien préparé quand on commence une enquête. Nous allons descendre dans l’hypo. Le mieux que vous ayez à faire, c’est de vous rallonger et vous documenter sur ce que nous allons trouver par ici.
- Et vous ?
- J’en ai vu d’autres, ne vous souciez pas de moi, j’ai à faire.
Et elle s’en fut vers la coursive principale. Je commençai presque aussitôt à ressentir les effets du changement de repères, et me rallongeai avec répugnance dans le caisson où je venais de passer tant de temps endormi.
Nous avions effectué tout le voyage dans l’hyper-espace. C’était la meilleure manière connue de se déplacer entre galaxies. En jouant sur les distorsions spatio-temporelles, les calculateurs de bord nous avaient fait parcourir plusieurs dizaines de mégavagomors au prix d’une dépense d’énergie négligeable. De fait tout semblait normal, nous étions dans la fourchette des prévisions. Nous allions passer maintenant dans l’hypo-espace et y resterions toute la durée de l’enquête. Nous aurions ainsi le temps de mener nos investigations, et demeurerions à l’abri de toute détection, si je me fiais à ma cheffe de mission.
Le point noir de tout ce merveilleux système c’était les effets du changement de repères. Mes membres me paraissaient en caoutchouc, j’étais sans force, et presque sans sensation. Ce n’était qu’un effet temporaire, mais il n’avait rien d’agréable. Et encore, ce n’était rien par rapport aux douleurs que je ressentirais en remontant d’un niveau-espace. Mais ça, les savants qui avaient été incapables de résoudre ce détail n’en avaient cure.
Je finissais la lecture du rapport de la mission qui nous avait précédés dans ce bout du monde lorsque Lih surgit devant moi.
- Alors, quoi de neuf, ici ?
- Ça commence à aller mieux, merci. Mais je me demande comment vous faites pour continuer à vous activer.
Elle m’adressa un sourire narquois :
- Nous autres sommes beaucoup plus résistants. Et puis je commence à avoir l’habitude, des missions de routine de ce genre j’en ai un certain nombre à mon actif... Racontez-moi plutôt ce que vous ont appris vos lectures.
- Cette mission est la quatrième, et je ne comprends pas comment on a pu laisser passer tant de temps depuis le retour de la mission C. Leur rapport décrit clairement une situation de rupture de troisième degré sur l’échelle de Seldon, et c’était il y a plus de cinq ondulations galactiques ! Ce rapport ne nous aidera en rien, tout à dû changer là en bas.
- Permettez, fit Lih, on devrait y trouver quelques indications tout de même. Résumez-moi donc le contexte général.
- Le contexte général... voyons... une planète type 6g, taille 2, gravitant autour d’un soleil E08
- Magnifique, vous connaissez votre tableau de Chicharro. Et si vous me disiez ça en termes plus communs ?
- C’est une planète solide à noyau incandescent, couverte d’eau aux 2/3 environ. Atmosphère à oxygène - teneur élevée. Richesses minérales moyennes. Planète petite.
- Ce sont en général de jolies planètes.
- Jolies ? Vous me surprenez, je ne vous imaginais pas poète !
- Il ne s’agit pas de poésie, mais des beautés du multivers. Ce sont des planètes aux couleurs très vives, elles présentent une grande variété de reliefs et de paysages. Mais vous ne savez pas de quoi je parle. Vie intelligente ?
- Nous avons là une espèce intelligente unique, qui occupe à peu près toute la surface émergée de la planète très tôt dans son histoire, et se maintient plus ou moins partout. Elle est le résultat de l’évolution de formes aquatiques de vie carbonée, elle est omnivore et vivipare, à température corporelle constante. C’est une espèce sexuée comportant deux genres, et l’un d’eux, en l’occurrence le mâle, domine l’organisation sociale, politique et économique à peu près partout. En gros, toutes les conditions sont réunies pour faire de ce bout de caillou une impasse évolutionnelle.
- Une impasse évolutionnelle ! Ciel ! C’est à l’école des cadets que l’on vous a appris à être aussi expéditif, ou c’est une tendance naturelle de votre espèce ?
- Ce que j’ai appris à l’école, rétorquai-je en masquant assez bien l’irritation croissante que me causaient ses sarcasmes incessants, c’est que : petit a, l’oxygène est un gaz oxydant des plus corrosifs, et que plus il est présent dans l’atmosphère, plus le métabolisme planétaire est actif. Les formes de vie s’y développent et y dégénèrent rapidement, tant au niveau individuel que spécifique. Et quand en plus la gravité est faible, ce qui est le cas sur une planète de taille 2, c’est l’explosion permanente. Le monde vivant se divise en branches innombrables qui entrent en compétition les unes avec les autres. L’évolution est très rapide, et finit presque toujours en queue de poisson. En deux mots, ils ne vivent pas assez longtemps pour comprendre les conséquences de leurs actes, font n’importe quoi et finissent par se détruire.
- Mais vous-même respirez un mélange gazeux à base d’oxygène, et moi-même également, il me semble ?
- Ah, vous aussi, vraiment, je commence à comprendre vos réactions. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard, puisque la charte stipule la proximité biologique des espèces lors des enquêtes, fis-je en négligeant de répondre à son objection. Mais elle commençait vraiment à me faire perdre mon calme.
- Petit b ? demanda-t-elle sans relever l’impertinence.
- Le petit b est ce qui fait de vous et de ceux-ci deux cas incomparables : cette planète, dis-je en désignant la visionneuse qui représenta en réponse la boule brumeuse autour de laquelle nous étions en orbite, est toute petite, et n’abrite qu’une seule forme de vie intelligente développée. Ces malheureux se croient seuls dans le cosmos, et n’ont donc aucune conscience d’eux-mêmes en tant qu’espèce.
- Aucune conscience d’eux-mêmes, vous y allez un peu fort...
- Eh bien consultez les travaux de l’équipe de méta-psychologie multiverselle de l’université de Radon, ils ne disent pas autre chose.
- Je les ai lus, fit-elle sèchement, je suis moi aussi diplômée en méta-psychologie multiverselle, vous n’êtes pas la seule grosse tête à bord de cette navette. Et leurs conclusions ne sont pas tout à fait aussi simplistes que votre manière de les résumer. Mais je vois ce que vous voulez dire. Poursuivez.
- D’accord, ce n’est qu’un résumé. C’est ce que vous m’avez demandé, non ? Je veux dire que le groupe fondé sur des critères arbitraires comme les croyances religieuses ou extrinsèques comme l’origine géographique a plus d’importance que l’appartenance à l’espèce elle-même dans la constitution de la personnalité individuelle comme collective. C’est une constante multiverselle et il en découle des rapports sociaux basés sur la compétition et la violence, allant jusqu’au meurtre intra-spécifique banalisé, voire systématique, c’est-à-dire l’autodestruction.
- C’est beau, vous parlez comme un livre. Mais je vous ai demandé un résumé de la situation, pas de me ressortir tout ce dont vous vous rappelez de vos chères études. Vous avez un petit c ?
Je me concentrai sur mon raisonnement, passai outre l’exaspérant sourire narquois qu’elle affichait à nouveau et poursuivis :
- Mon petit c, c’est cette particularité que j’ai déjà évoquée de division de l’espèce en deux genres, dont l’un est d’une force physique nettement supérieure à l’autre. Cela entraîne une inégalité systématique dans les rapports de pouvoir entre les deux sexes, et qui vient renforcer cette tendance à la violence intra-spécifique dont nous venons de parler. Vous êtes sans doute bien mieux à même de le comprendre que moi.
Elle n’apprécia pas l’allusion : l’intégration des Buntairran au sein du Conseil avait été ajournée durant plus de trois ondulations galactiques en raison même des inégalités inter-génériques.
- Petit d ?
- Ils sont les super-super-prédateurs de leur planète. Ils sont capables d’assimiler toutes les formes vivantes de leur monde. Derrière eux, c’est le désert.
- D’accord. Et savoir cuisiner les racines ou les cafards fait d’eux des êtres à part ?
- Ça influe sur leur vision du monde : ils sont au sommet de la pyramide, pour eux tout est proie ou nourriture.
- Fort bien, c’est surtout que vous aviez besoin d’un quatrième point, hein ? Quatre parties, une conclusion, vous êtes un parfait produit des universités interspatiales. Vous ne dites rien de leur niveau d’intelligence ?
Décidément, elle me cherchait, mais je n’allais pas lui faire le plaisir d’un esclandre dès notre première discussion.
- Je ne crois pas trop à la mesure de l’intelligence. Le rapport de la C les qualifiait de plutôt peu intelligents, mais comme cela évolue en général par paliers successifs, et parfois très vite, nous ne pouvons encore rien dire.
- Entièrement d’accord. Votre conclusion ?
- Ma conclusion est que seules trois espèces cumulant autant de handicaps au départ ont été accueillies au sein du Conseil. Et de ces trois espèces, une, les Wurlegs, s’est depuis autodétruite malgré les interventions de nos médiateurs. Et que c’est pour ça que je me permets de parler d’impasse évolutionnelle.
- Bien. Vous devez avoir soif d’avoir tant parlé. Laissez-moi un instant le temps de vérifier notre trajectoire, et on reprend l’interrogatoire. Et si vous voulez en profiter pour vous laver je ne vous retiens pas, vous puez autant qu’un vourcher mort.
- Vraiment ? Pour une baroudeuse de l’espace, je vous trouve bien délicate !
- Ça va, ne vous vexez pas. Je ne disais pas ça pour moi mais pour vous. Ce n’est pas la première fois que je voyage avec un Mertolien, je sais que c’est une réaction physiologique naturelle au sommeil artificiel. Et je sais aussi que vous ne devez pas vous sentir à l’aise comme ça. Mais c’est vous qui voyez, finit-elle en s’éloignant.
Je me sentais déjà nettement moins quand elle revint. Elle attaqua immédiatement, l’air sérieux.
- Avant d’aller plus loin, laissez-moi mettre au clair trois tout petits détails. D’abord, je vous saurai gré de m’épargner vos insolences. Vous avez le droit de ne pas m’apprécier, mais jusqu’à preuve du contraire, je suis la responsable de cette mission, et vous vous êtes un bleu. Vous tester en conditions réelles fait partie de mes attributions. Et que cela vous plaise ou non, votre avenir comme enquêteur dépend de la note que je vous collerai en rentrant. Ensuite, nous ne sommes pas ici pour décider si oui ou non cette planète a un avenir, mais uniquement pour dresser un état des lieux, rien de plus. Enfin, les lois de la statistique et de la probabilité sont ce qu’elles sont, et, vu votre formation vous êtes en principe à même de le comprendre, on ne peut jamais déterminer l’évolution future d’une espèce, surtout en s’appuyant sur un rapport aussi ancien que celui dont nous disposons. Suis-je claire ?
- Tout à fait claire, Cheffe, et je dus lutter contre mes réflexes pour ne pas me mettre au garde à vous. Je préférai me lever pour sortir. La faim commençait à me tarauder sérieusement.
- Attendez, je n’en ai pas fini. Moi aussi j’ai faim, ajouta-t-elle en clignant de l’oeil. Mais nous ne mangerons que quand nous aurons mis notre mission en route. Je voulais vous dire que votre présentation était excellente. Sans aucune expérience de terrain et avec à peine un rapide survol du dossier, vous vous en êtes plus que bien sorti. Vous valez mieux que ce que vous croyez, et si vous faites l’effort d’abandonner vos manières d’hermaphrodite offensé, nous devrions faire du bon travail. Sinon... Elle fut prise d’une série de hoquets répugnants qu’elle réussit rapidement à maîtriser. Bon allez, changement de programme, je n’y tiens plus -elle souriait à nouveau- à la soupe tout le monde, on continuera la discussion en mangeant un morceau.
J’eus un haut le coeur lorsqu’elle posa son assiette sur la petite table de l’office : elle dégageait une odeur de putréfaction qui me coupa instantanément l’appétit. J’avais heureusement presque fini, et j’expédiai rapidement mon plat dans le recycleur. Mon geste ne lui échappa pas.
- C’est mon plat préféré. Normalement, on le sert avec une sauce aux champignons de chez moi, mais je vous ai épargné l’épreuve, vous auriez immédiatement vomi tout ce que vous venez de manger. C’eût été dommage, vous aviez l’air de vous régaler.
J’attrapai au vol la première idée qui me vint à l’esprit pour éloigner la nausée.
- Il y en a qui n’ont pas de chance, quand même. Vous vous rendez compte que leur satellite naturel leur présente toujours la même face ? Ça leur a fait croire pendant des milliers d’années que les planètes sont des disques !
Elle prit un air surpris :
- Je ne vous imaginais pas service-service à ce point, savez-vous ? Même en mangeant vous ne pensez qu’à la mission ? Vous n’avez pas de vie en dehors du travail ? Vous n’avez pas une copine ? Un copain, se reprit-elle.
- De fait, si, mais la vie d’enquêteur ne va pas être simple à concilier avec une vie sentimentale. Il ne va pas m’attendre toute sa vie à la maison pendant que je saute d’une galaxie à l’autre.
- Bon, vous n’avez pas tort. La solution c’est de vous trouver un enquêteur, et vous débrouiller pour partir sur des missions de durée équivalente. Comme ça, vous vieillissez ensemble. Le Conseil tolère parfaitement ce genre d’arrangements d’ailleurs. Il faudra que vous y pensiez, vous aussi.
- C’est comme ça que vous avez résolu le problème, vous ? Et pourquoi ne partez-vous pas en équipe avec votre amoureux, plutôt ?
- Si la charte autorisait les équipes mono-spécifiques, je vous assure que je ne m’amuserais pas à naviguer avec vous. Bon, ça fait du bien de s’alimenter. Moi je me sens mieux, en tous cas dit-elle en débarrassant son plat, nettoyé jusqu’à la dernière miette. Je suis prête à revenir à nos boulons. Vous m’avez parlé d’une rupture de troisième degré de Seldon. Si vous m’en disiez plus sur le sujet ?
Elle se leva. Je lui emboîtai le pas, et nous retournâmes au centre de contrôle.
- D’après les rapports précédents, ils ont colonisé quasiment toute la planète très tôt, et les peuplades des différents continents n’avaient évidemment pas les moyens de rester en contact les unes avec les autres. À tel point que les mutations génétiques de l’espèce ont abouti à la différenciation morphique de chaque rameau de peuplement. Il y en a de plus grands et de plus petits, de plus clairs et de plus sombres, de plus fins et de plus massifs...
- Etc. etc... Allez au fait, s’il vous plaît. Cette rupture ?
- Le rapport mentionne que les habitants d’un des continents, qu’il qualifie de « Roses », possédaient une avance technologique significative sur la plupart des autres, leur permettant de se déplacer de plus en plus loin à la surface du globe, et d’entrer en contact direct avec d’autres groupes avec lesquels ils n’avaient jusqu’alors eu que des contacts indirects.
- Fort bien. Conséquences ?
- Eh, je n’en sais rien, moi ! Nous sommes ici justement pour le découvrir, non ? On peut à peine établir des projections basées sur des situations similaires rencontrées sur d’autres planètes.
- À savoir ?
- Vous me testerez jusqu’au bout, n’est-ce pas ? Eh bien, on peut avoir un métissage généralisé de tous les rameaux de peuplement aboutissant à la réunion des différentes couleurs en une seule, et une civilisation mondiale occupant toute la surface de la planète.
- Probabilité ?
- Réduite.
- Et pourquoi ?
- Oh, pour des tas de raisons ! La nature de la civilisation des conquérants roses, par exemple. Ils étaient très matérialistes, avaient privilégié dans leur développement les sciences et les techniques, au détriment du spirituel, notamment. Leur idéologie religieuse était assez rudimentaire : ils étaient monothéistes, et croyaient avoir pour mission d’imposer leur foi à tous ceux qu’ils rencontraient. Tous les contacts qu’ils avaient eus auparavant avec d’autres religions s’étaient soldés par des luttes sans merci.
- Mais les autres ont pu résister, non ?
- C’est peu probable. Les Roses maîtrisaient des technologies guerrières, et notamment les explosifs, qui leur assuraient victoires et conquêtes assez faciles, même loin de leur continent d’origine.
- Les autres « couleurs » auront donc disparu et les Roses seront restés les seuls maîtres du globe, alors ?
- Oui et non, le rapport prévoyait effectivement la possibilité de disparition pour certaines couleurs parmi les plus fragiles. Mais les membres des deux autres grandes couleurs, Noirs et Jaunes, étaient déjà trop nombreux pour disparaître aussi brutalement.
- Vous pensez donc à une domination de la teinte rose sur toutes les autres ?
- C’est possible, en effet, l’élimination des peuplades les plus faibles leur assurant de plus la maîtrise de nouveaux territoires et de nouvelles ressources renforçant encore leur position dominante. Mais on ne peut pas écarter non plus un bain de sang généralisé, et je donnerais à cette hypothèse une probabilité significative au vu de l’agressivité incroyable propre à leur espèce de carnivores, sexués, respirant de l’oxygène, etc. nous avons déjà vu tout ça. Peut-être pas la disparition de l’espèce, mais au moins une régression brutale. Ce qui ferait qu’on aurait sous nos pieds une planète à peu près déserte, barbare, chaotique.
- Vous aimeriez bien, non ? Ça nous ferait rentrer immédiatement à la maison, mission accomplie. Mais nous pouvons déjà écarter cette hypothèse.
- Ah bon ? Et comment vous savez ça vous ? Son assurance me stupéfiait. Elle avait beaucoup plus d’expérience que moi, mais je ne voyais pas ce qui l’autorisait à se montrer aussi affirmative. Puis soudain je compris. Ah, vous avez déjà commencé les relevés pendant que je lisais les rapports de mission, et vous me testez d’autant plus à l’aise que vous connaissez déjà les réponses. Ce n’est pas très honnête de votre part.
- Allons, fit-elle, visiblement agacée, vous vous imaginez vraiment que j’en ai eu le temps ? Vous n’avez pas une petite idée de tout ce que j’ai dû vérifier, après ce voyage dans l’hyper ? D’ailleurs, en passant, et puisque vous ne me l’avez pas demandé, je peux vous rassurer, la navette est en parfait état. Mais surtout, vous devez savoir, j’imagine, que nos capteurs ne peuvent être mis en route qu’une fois la navette stabilisée dans l’infra.
- Euh, c’est exact, vous avez raison. Alors, comment pouvez-vous affirmer avec certitude que vous connaissez déjà la situation là en bas ?
- Vous, vous ne jurez que par la machinerie, hein ? Vous êtes aussi matérialiste que vos pauvres Roses. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, vous êtes vaguement rosé, non ?
- Non, ça c’est juste quand on m’exaspère. Alors, vous ne voulez décidément pas éclairer un bleu perdu ?
- Le bouclier psychique a tardé à monter en puissance, après l’alerte, vous ne l’avez apparemment pas noté. Nous étions encore assez loin de la planète. Mais il ne fait aucun doute qu’ils sont là et bien là.
- Bon sang, je n’y pensais même plus ! On le coupe un moment, s’il vous plaît, depuis le temps que je rêve de faire l’expérience.
- Hum. D’accord, on va tenter. Nous sommes encore loin et nous n’allons pas comprendre grand chose, mais je voudrais vérifier quelque chose. Et comme ça on sera tout de suite fixés sur vos aptitudes à la télépsychie, avec vous autres Mertoliens, c’est tout bon ou tout mauvais.
En silence, je laissai monter en moi l’étrange sensation que j’avais déjà ressenti en simulateur, mais démesurément amplifiée. Je me sentis d’abord submergé par une émotion incompréhensible, j’étais prêt à pleurer quand soudain fit irruption sous mon crâne une explosion de bruits, de couleurs, de rires qui laissa à son tour presque immédiatement place à une bouffée d’agressivité qui faillit m’emporter. Je commençais juste à la contrôler qu’elle se mit à diminuer d’intensité. J’ouvris les yeux. Lih, blafarde et les mâchoires serrées, scrutait mon visage. Elle était en train de remonter le niveau de protection du bouclier psychique. Je lui fis un pauvre sourire, tentant signifier que tout allait bien. J’exagérais un peu.
- Ouch, articula-t-elle en réponse, c’est qu’ils sont vraiment violents ! Ca va pas être de la tarte, les séances de télépsycho, on en fera un minimum.
- Qu’est-ce que vous entendez par là, ça peut être moins agressif ?
- Ah oui, heureusement ! Pour tout dire, je n’ai jamais senti une planète aussi agressive, j’ai l’impression de débarquer au milieu de la grande bataille des Monts-Perdus.
- La grande bataille des Monts-Perdus ! Vous en avez d’autres de cette inspiration ? Si vous m’expliquiez plutôt un peu tout ça ? Je ne comprends rien, moi ! Et d’abord, c’est quoi, ce flot permanent, comme en arrière-plan, une bouillie incompréhensible.
- Incompréhensible ? Parce que vous parvenez à distinguer quelque chose là-dedans ?
- Ah non, rien du tout, c’est pour ça que je vous demande !
- J’ai failli espérer. Bon, que vous ne distinguiez rien n’est pas très étonnant. Cette planète n’a vraiment pas les idées claires.
- Vous voulez dire, pas de vie intelligente ?
- Si, si. Sentez bien. Les sensations les plus erratiques, les émotions beaucoup plus variées que le flot d’arrière plan que vous décriviez. Ça ce sont les microorganismes et la vie végétale.
- Mais les plantes n’ont aucune activité psychique, si ?
- Pas à ma connaissance, non. Mais il peut arriver qu’elles développent une conscience de l’espèce et une communication très sommaire entre individus. Des sensations, des alertes, peu de choses. Mais quand le couvert végétal est important, ça suffit à donner ce bruit de fond. Juste au dessus, des visions assez claires, primaires : ce sont les animaux. Mais concentrez-vous sur les pensées les plus formulées. Ce sont celles-là qui nous intéressent.
Je m’aperçus alors que je n’avais aucune envie d’y revenir. Je me trouvais mieux au milieu des émissions végétales, stupides et lentes. J’avais été enthousiaste à l’idée d’espionner à distance une planète entière, mais maintenant que j’y étais confronté, cela n’avait rien d’agréable. Je lui fis part de mon trouble.
- Je vous crois sans peine. Vous n’avez pas de bol, pour une première mission. J’espère que ça ne vous gâtera pas l’amour du métier, mais on est vraiment tombés sur des dingues. On essaye encore un coup, et ensuite je coupe tout.
J’obtempérai, me concentrai sur ma respiration et me préparai à recevoir ce flux de haine. Je résistai cette fois mieux au choc, et tentai d’isoler des pensées explicites, mais rien ne vint. Je réussis à peine à me concentrer sur les impressions les plus positives, que je découvrais petit à petit toujours plus nombreuses, mais toujours engluées dans un manteau d’une haine désespérée. Puis tout cessa. Je rouvris les yeux, vaguement soulagé.
- Vous avez coupé ? Merci.
- Pas de quoi, vraiment. Il est des expériences à ne pas mener au delà du raisonnable, j’étais à deux doigts de péter les plombs.
Nous demeurâmes quelques instants sans parler, attendant que s’estompent les effets secondaires de toute cette violence. Lih fut la première à rompre le silence.
- Maintenant qu’on est entre nous, qu’est ce que vous en dites ?
- Je dirais que la vie est très active ?
- Exact. Typique des planètes à fort taux d’oxygène. Une vie exubérante, avec des zones plus désertes, mais nous ne pouvions pas les sentir d’ici. Autre chose ?
- Pas vraiment, non. Je n’ai absolument rien compris, j’ai à peine eu des sensations. Du froid, par exemple vers le centre, je pense que nous approchons dans l’axe d’un pôle froid ? Mais aucune pensée claire, formulée. C’est normal ? Vous êtes sûre que c’est une planète intelligente ? Ou alors c’est moi qui suis nul ?
- Non, je dirais même que vous ne vous en sortez pas mal. Sur le fait que nous n’ayons rien compris, c’est difficile à dire. Nous calculerons l’altitude idéale pour les écouter, elle dépend de plein de choses. Si on se rapproche trop on gagne en niveau d’émission, mais on reperd en clarté. Jusqu’à la surface, où on fait corps avec le reste de la psychosphère et où on ne capte plus que des émissions particulières. Mais vous devez connaître la théorie aussi bien que moi, j’imagine.
- Enfin justement, en théorie on aurait dû pouvoir capter un peu plus que des sensations, il me semble ?
- L’explication la plus simple est qu’il s’agit d’une espèce intelligente raisonnablement avancée mais au psychisme embryonnaire. Ça colle bien avec ce que disent les rapports précédents, d’ailleurs. Les pensées en sont d’autant moins intelligibles. Et on a sûrement en plus un gros problème de brouillage électro-magnétique.
- Vous pensez à une perturbation de Zakhir ? Excusez-moi, mais une planète de type 6 avec une radiosphère significative, c’est simplement impossible. Et les rapports précédents ne font d’ailleurs mention que d’une simple polarisation de friction typique.
- Vous avez tout à fait raison. Ce serait donc une radiosphère artificielle.
- Artificielle ? Je ne voyais vraiment pas où elle voulait en venir. Ils seraient assez fous pour se bombarder eux-mêmes aux ondes mutagènes ?
- Ils ne connaissent probablement pas leur chance de vivre dans un monde sans. Ils l’utilisent sans doute comme vecteur d’information : envoyer des sons, des images, une manière de communiquer à distance. Ce qui reflète un raisonnement purement pratique, tourné vers la technologie pour résoudre tous les problèmes.
- Même pour une bêtise comme communiquer à distance, c’est inconcevable, nom d’un Barlor !
- Ils sont vraiment nuls. Ils sont pires que nuls, ce sont des barbares.
- Vous ne les aimez pas, dites donc !
- Ecoutez, je ne sais pas trop ce qu’on va trouver là-dessous, mais ça n’a pas l’air joli-joli. Je pense que certaines perturbations de la psychosphère sont dues à une activité nucléaire. Et franchement, j’adore ces missions, mais rester en orbite à regarder des wurlegoïdes se mettre sur la figure à coup d’armes atomiques n’a rien de rigolo ! Et elle n’avait vraiment pas l’air de rigoler. Je préférai changer de sujet.
- Des wurlegoïdes ? Elle est de vous, celle-ci ?
- Non, et en principe je ne devrais pas employer ce terme. Il est apparu peu après l’épisode des Wurlegs, pour qualifier les espèces partageant plus ou moins leurs caractéristiques. Puis il a été interdit, à mon sens à raison, d’ailleurs, dans l’idée qu’il véhiculait des a priori péjoratifs, et qu’il représentait un handicap pour des espèces ne le méritant pas forcément. Mais ceux-là, j’ai l’impression qu’ils le méritent amplement !
- Attendez, j’ai aussi senti des choses beaucoup plus positives que ce que vous décrivez. Il n’y a pas que du mauvais !
- Vous avez raison, et d’ailleurs sur une planète aussi dangereuse, les individus comme les groupes qui survivent sont en général les plus aptes à l’altruisme et à la solidarité. Après, tout dépend de leur manière d’évoluer. Bon. Assez bavardé. Vous savez ce qu’il vous reste à faire ?
- Eh bien, je brancherais les capteurs hertziens ? S’ils communiquent comme ça, on va s’adapter, non ?
Elle sourit.
- Pas mal, pour un bleu. Sauf que ça c’est moi qui vais m’en occuper, parce que je veux le mettre en route le plus vite possible. Vous, vous allez vite fait me lancer en mode édition tout ce que l’équipe C nous a laissé de traducteurs et de dictionnaires. Ensuite vous connecterez les capteurs atmosphériques, et avant ça vous préparerez deux sondes de prélèvement air-eau. On va survoler leur plus grand océan à bonne altitude dans pas longtemps, et on va en profiter. On se retrouve ici avec les premiers résultats.
Je démarrai les traducteurs puis programmai les sondes en quelques instants, et ne rencontrai pas de difficulté majeure à la mise en fonctionnement des capteurs atmosphériques. Ils étaient tous en parfait état, mais ne captaient rien encore, nous n’étions pas entrés dans l’atmosphère. Je n’avais aucune envie de retrouver Lih sans avoir rien à lui dire, et lui donner une nouvelle occasion de jouer la petite cheffe. Je me dirigeai donc vers le télescope électronique dans l’idée de dresser un état des lieux global de la planète. J’avais à peu près fini quand elle revint.
- Alors, qu’avons-nous de beau ?
- Pas grand chose encore. La vision globale. Pas brillant. Je vous lis le rapport. Vision d’ensemble de la planète. Grande quantité d’artefacts en orbite, pour l’essentiel des satellites artificiels inhabités hors d’usage
- Tiens donc, ils ont donc entamé la colonisation de leur espace proche ! Surprenant !
- Colonisation, c’est un grand mot. Je n’ai pas repéré de vie intelligente en orbite. Mais vu le mal que j’ai à les comprendre ça ne veut rien dire. En revanche, qu’ils aient commencé à envoyer des engins en orbite n’est pas si étonnant que ça : vous avez vous-même évoqué l’usage de l’énergie nucléaire. Ce sont peut-être des barbares, mais assez développés malgré tout. Je reprends la lecture du rapport. Destruction partielle de la couche à ozone. Dizaines d’impacts d’explosions nucléaires visibles sur la stratosphère. Traces de polluants dans toutes les couches de l’atmosphère. Radiosphère dense jusqu’à environ 1/3 atmosphère sans impact notable sur celle-ci. Psychosphère moyenne à dense jusqu’à 1/5 atmosphère... Etc. etc. Je vous passe les détails... évaluation finale : mauvais état global.
- Mauvais état global, direct ! Il font très fort ! Ils ont réussi à bousiller leur atmosphère et ils se baladent à poil dans l’espace. Je me demande bien comment ils s’y sont pris. Remarquez, les U.V., ça peut être une bonne solution pour régler leur compte à toutes les espèces terrestres d’un seul coup, et donner le départ d’une nouvelle évolution à partir de la vie marine ! Un cas intéressant !
- Allez, ne faites pas votre cynique, je n’ai vraiment pas besoin de ça.
- Oh, comptez sur moi, je vais vous changer les idées. Tenez, faites moi plutôt un résumé des résultats des prélèvements. Ils viennent d’arriver.
Je parcourus rapidement le rapport. Il n’était pas bon non plus, comme on aurait pu s’en douter.
- L’air est assez chargé, grande quantité de poussière et de matières synthétiques et radioactives en suspension. Augmentation de la teneur en gaz à effet de serre. Mais c’est surtout l’eau qui ne va pas bien. Température en nette hausse, salinité en baisse, avec des effets probables sur les courants sous-marins et sur faune et flore. Pollution chimique intense avec des quantités de molécules synthétiques qui se baladent. Et enfin un taux de radioactivité improbable au milieu du plus vaste océan de la planète. Mais on a prélevé juste à côté du site d’explosions multiples, sans doute des essais d’armes atomiques. On le distingue ici sur la vue générale, d’ailleurs, dis-je en lui désignant un trou béant dans la stratosphère, ils n’y sont pas allés de main morte ! Conséquences : vie réduite, avec une grande diminution de la quantité de plancton, et appauvrissement de toute la chaîne alimentaire.
- Bien sûr, empoisonné aux pesticides et bombardé radioactif en permanence, il doit tourner de l’oeil, le plancton. En deux mots, la mer est en train de mourir.
- Voilà, votre hypothèse d’une nouvelle évolution sous U.V. tombe à l’eau, sans jeu de mot.
- Bien, une proposition de synthèse avec les éléments qu’on a déjà ?
- On n’a pas grand-chose de plus, en fait. Ils brûlent des énergies fossiles, à croire qu’ils n’ont que ça dans leur sous-sol. Ils crackent et bidouillent des molécules synthétiques. Ils s’amusent avec de la fission nucléaire. Bref. On peut à peine tenter un bilan énergétique : partis comme ils le sont, ils n’ont aucune chance de parvenir au stade du voyage inter-stellaire. Il leur aurait fallu naître sur une planète dix fois plus grosse et dix fois plus riche.
- Des loosers du cosmos bloqués sur leur planète en ruine. Ça rassurera toujours le Conseil.
- Et de votre côté, l’électromagnétique, vous avez confirmé votre hypothèse ? Ils communiquent bien comme ça ?
- C’est confirmé, oui, mais rien de plus. Vous vous êtes bien mieux débrouillé que moi. On capte mal encore. Je sais juste qu’on va tout y trouver. Des images, des sons, de l’actualité, des conversations personnelles privées, la déclaration d’impôts, des fichiers informatiques et les photos de la communion du petit, ils font absolument tout passer par là. Mais pour ça on va se rapprocher encore, et mettre un maximum d’énergie sur les capteurs hertziens. Et on va laisser tomber le spiritisme de l’espace, avec eux ce serait une perte de temps.
- Venez voir, j’ai trouvé un truc magnifique, regardez.
Je la rejoignis au bloc de contrôle. Elle était penchée sur un écran numérique qui s’animait de formes et de couleurs. La définition était lamentable, mais à force d’attention, je finis par comprendre que ces images devaient être une représentation en deux dimensions de ce que voyaient les loosers du cosmos. Elle y avait adjoint un haut parleur, lequel émettait des sons apparemment liés aux images. Je ne pus m’empêcher de rire.
- Qu’est-ce que c’est que cet attirail ? Et où est-ce que vous avez trouvé de quoi bricoler cet engin ? Je n’imaginais même pas qu’on puisse avoir un haut-parleur électrique à bord !
- Ne vous moquez pas, c’est très important. Ils adorent, ils regardent ça presque en permanence.
- Mais ça ne ressemble à rien !
- Si, pour eux, si. Je pense même que cela peut servir de moyen de contrôle.
- De contrôle ? Arrêtez de vous moquer de moi. Qu’est-ce qu’on peut contrôler avec un écran et un haut-parleur ?
- On va immédiatement faire un test. Baissez le bouclier psychique à 80%, moi je synthonise ce bidule sur l’émission la plus puissante là en bas. Tenez, vous sentez ?
Effectivement, leurs sentiments confus s’organisaient par instants en une grande pulsion collective, puis aussitôt après redevenaient incompréhensibles. Et il était incontestable que les vagues pulsionnelles correspondaient au rythme des scènes passant sur l’écran de contrôle. Je n’en revenais pas.
- Mais enfin, comment est-ce que c’est possible ?
- Je vais essayer de vous expliquer, même si j’ai moi-même du mal à comprendre. D’abord, vous avez peut-être retenu qu’ils n’utilisent guère que deux de leurs sens, la vue et l’ouïe. Logiquement, on peut donc dire qu’ils ne pensent qu’en images et sons. Ce truc, fit-elle en désignant son bricolage qui continuait à crachouiller des sons étranges au rythme des modifications de l’image, sature ces deux sens en même temps, et crée des images mentales qui se substituent à leur propre activité cérébrale. On pourrait dire que c’est une machine à penser : quand ils sont devant, ils ne pensent plus par eux mêmes, et se contentent d’absorber ce qu’elle leur fournit, et, bien plus, ce qu’ils "pensent" leur est réel, même s’ils savent bien que ce n’est qu’une fiction.
- J’ai un peu de mal à vous croire, mais j’accepte votre explication. En revanche je ne vois toujours pas comment on peut arriver à des manipulations de masse pour autant.
- C’est incroyable, je vous l’accorde, mais je pense avoir raison. Il faut que vous vous disiez que ces émissions -électromagnétiques, comme de juste- couvrent des populations entières. Or comme ils regardent tous la même chose au même moment, ils vivent effectivement des émotions collectives que chacun se croit tout seul à ressentir. Et ça peut aller jusqu’à une espèce d’hypnose collective, d’après l’effet de Muong Tan.
- Ah oui, différence entre le potentiel exprimé et le potentiel consciemment développé. J’avais lu quelque chose là-dessus, ça peut être effectivement un excellent outil de contrôle de masse. Mais vous pensez vraiment que quelqu’un, là en bas, en a conscience et l’utilise à son profit ? Ils n’y comprennent rien, à mon avis !
- Certes, mais, il s’en est bien trouvé un ou deux pour remarquer les effets, ne serait-ce qu’empiriquement, et en tirer les conséquences. Bon, je crois que la suite du programme est toute tracée, je vais regarder la télévision jusqu’à la fin de la mission. Regardez, c’est drôle, ça : ça doit être du sport, non ?
- Beuh, non merci, ça ne m’attire pas trop, votre idée. Et puis je suis allergique aux rayonnements Alpha. Je remonte, on devrait avoir les résultats de la sonde d’analyse tectonique et géothermie. Et puis j’ai lancé les ordinateurs sur leur Réseau électronique. C’est surprenant, mais l’information y est assez structurée. On devrait aussi y trouver beaucoup de choses.
- Bon appétit, ça a l’air bon, ce que vous avez.
- Je crois plutôt que c’est vous qui vous habituez déjà à ce que je mange. Vous, par contre, votre truc c’est ce qui n’a ni goût ni odeur, c’est ça ?
- Nia nia nia. J’étais furieux contre moi-même de ne pas parvenir à lui clouer le bec par une répartie plus brillante. Elle se mit à rire.
- C’est bien, vous commencez à vous habituer à mon humour. Bon, vous en apprenez de belles, sur le Réseau ?
- Rien de très nouveau. Et vous, toujours affalée devant la machine qui pense à votre place ?
Elle rit à nouveau.
- Ça vous choque ? C’est très instructif, pourtant. N’oubliez pas qu’ils la regardent presque tous, et tous les jours. C’est une aide fantastique dans la compréhension de leur représentation du monde. C’est un monde très divisé, d’ailleurs, vous ne trouvez pas ?
- Politiquement, très ! L’organisation en tribus, vous l’aviez devinée. Mais je n’imaginais pas en trouver autant. Et je ne comprends rien à leurs frontières. Certaines suivent une logique géographique, alors que d’autres semblent entièrement artificielles, religieuses, linguistiques, voire politiques ou simplement arbitraires.
- Le « poids de l’histoire ». Du hasard, pour eux.
- Enfin vu la férocité avec laquelle ils se réclament chacun de sa tribu, il ne prennent pas ce hasard à la légère !
- C’est qu’ils les entretiennent, leurs différences ! Chaque groupe a son territoire, ses lois, ses programmes télévisés, ses dirigeants, son armée, et ils se rencontrent essentiellement pour se faire la guerre.
- Mais les plus puissants s’affrontent rarement directement, ils se mènent surtout des guerres économiques.
- Disons qu’ils ne s’affrontent militairement que par l’intermédiaire des plus faibles. Vous avez noté l’existence d’un Conseil, pour réglementer tout ce bazar ?
- Ah ah ah, le Conseil ! Vous parlez de l’Organisation des Nations Unies ? Rien que le nom me fait hurler de rire. En fait c’est une espèce de tribune pour les chefs de tribu ?
- C’est aussi ce que j’ai compris. Verrouillée par les plus puissants. Finalement, vous avez retrouvé un de nos scénarios géopolitiques ?
- Plus ou moins. On a en fait une polarisation jaune-rose. Les Roses ont presque systématiquement annexé toutes les terres à climats tempérés semblables à ceux de leur continent d’origine. Ils en ont exterminé les autochtones et y ont reproduit leurs sociétés. Plus généralement, les rares civilisations qui n’étaient pas tournées vers le strict progrès matériel ont été balayées. Les vainqueurs en ont profité pour augmenter leur avance par une série de bonds technologiques et ils ont asservi tous ceux qu’ils n’avaient pas détruits. Il en a résulté un appauvrissement dramatique de la variété de l’espèce : génétique, culturel, philosophique, spirituel, etc... Les Jaunes de leur côté se sont moins étendus mais plus multipliés : ils sont les plus nombreux, pour l’essentiel concentrés sur leur continent d’origine. Là aussi, les tribus les plus pragmatiques ont évincé les autres, et ils ont constitué des empires gigantesques. Ils ont subi un temps l’influence du modèle rose, mais l’ont finalement intégré et les deux couleurs font globalement jeu égal.
- Mais ça n’a pas été une rupture Seldon-3, reconnaissez-le.
- D’accord, je m’étais emballé, mais c’était quand même le début d’une civilisation planétaire.
- Et c’est exactement ce que disait le rapport de la C, vous noterez bien. La seule question était de savoir comment allait tourner cette civilisation planétaire. Et je crois que nous avons la réponse. Elle a été menée par et pour un tout petit groupe : les mâles roses, et avec un seul objectif : la technologie. En ignorant toutes les autres voix et les autres voies possibles de progrès. Et nous arrivons à une planète en profond déséquilibre, ruinée par une espèce intelligente elle-même sans équilibre.
- Bon, vous noircissez le trait, je trouve, même si globalement la situation se rapproche de ce que vous décrivez. D’abord il n’est pas vrai de dire qu’il n’y a plus qu’une seule civilisation. Elles sont nombreuses à avoir plus ou moins mal survécu. Et il y a ces valeurs altruistes qui font aussi partie de leur nature, et s’expriment régulièrement en des actes de générosité gratuits.
- Je suis désolée, mais je vous le répète, ça ne veut rien dire. Ce qui compte c’est l’évolution. Une espèce n’est pas altruiste ou non, elle peut le devenir, ou cesser de l’être, selon le contexte. Regardez-les : pour se sentir gagner, ils ont besoin d’un perdant. Et aujourd’hui le concurrent, c’est forcément leur semblable, ils ont éliminé toute concurrence sérieuse et ils contrôlent entièrement leur planète - on rejoint votre idée du prédateur universel. Et je dirai même plus, ils n’ont plus besoin de se serrer les coudes, ils sont déjà trop nombreux, et ils en viennent à se massacrer eux-mêmes à grande échelle. Vous avez eu connaissance de cette pandémie qui ravage le continent noir ?
- J’ai vu ça oui. Des dizaines de millions d’entre eux vont y rester, au bas mot.
- Voilà. Et ceux qui connaissent le remède le gardent pour eux sous prétexte qu’ils ne vont pas le filer gratos à des indigents !
- D’accord, c’est ignoble, mais ils n’ont pas vraiment encore trouvé le remède, ils ont à peine des pistes. En fait je crois qu’ils ne se rendent pas vraiment compte de l’ampleur des problèmes, le « village global » comme il disent, c’est tout nouveau pour eux.
- Attendez, mon jeune ami. Elle commençait à s’échauffer sérieusement et parlait de plus en plus vite. Leur laisser le bénéfice du doute, pas de problème. N’allez pas vous imaginer que je les ai déjà condamnés à l’isolement perpétuel. Mais vous reconnaîtrez que ce n’est pas la première fois dans leur histoire qu’ils font le vide à coup de maladies mortelles. Ils ont déjà vidé des régions entières comme ça au cours de leurs conquêtes. Et ils ont l’air tout prêts à continuer à appliquer la recette. Et ils se souviennent très bien de ce qu’ont fait leurs ancêtres !
- Là, vraiment, je ne peux pas être d’accord. Vous faites des projections sur leurs pulsions inconscientes collectives, c’est un peu risqué.
- Mais enfin, ouvrez les yeux ! Chaque génération semble n’avoir qu’un seul but, surpasser les précédentes dans l’horreur ! Au moment du passage de la C, ils ressentaient encore le besoin d’habiller le massacre de leurs semblables d’amour divin, de spiritualité, de grandes idées de salut, de vie éternelle, etc... Aujourd’hui, c’est au nom de la libre concurrence, la compétition individuelle, le culte du gagnant et la honte d’être pauvre. Autant dire qu’ils ont régressé au stade de la loi de la jungle. Et le pire, c’est qu’ils croient que ça marche ! Prisonniers de leurs perceptions étriquées, ils voient autour d’eux un monde qui n’a jamais changé aussi vite.
- Ça pour changer, il change ! Leur modèle civilisationnel est déjà sur la pente de la décadence, les trois-quarts de l’espèce vivent plus mal qu’avant, la planète est en ruine et ils sont aux prises avec des problèmes environnementaux insolubles. Ils commencent même à manquer d’eau potable jusque dans les régions où il pleut le plus. On ne peut pas dire que le bilan soit positif ! C’est pour ça que je dis qu’ils ne se rendent pas vraiment compte de ce qu’ils font.
- Mais ils n’ont pas envie de se rendre compte. Ils s’en foutent. Comme vous le disiez, ils ne vivent pas très longtemps, donc ils voient rarement les conséquences de leurs actes. Ce qui compte, c’est que ceux qui appliquent ce modèle de compétition effrénée s’en sortent. Et les autres n’imaginent même pas d’autre voie que d’appliquer les mêmes valeurs autodestructrices.
- Mais ça ne va pas marcher.
- Eh non, bien sûr que ça ne va pas marcher. Remarquez qu’eux ont encore de la marge, à mon avis, ils peuvent progresser dans l’injustice, l’ignominie et l’auto-destruction encore un certain temps. Mais c’est la planète qui ne va pas tenir le coup. Ils sont dans une évolution classique de l’espèce intelligente qui s’émancipe de sa condition naturelle, mais on dirait que pour y arriver ils n’aient d’autre solution que de détruire la nature autour d’eux. Mais ils ne se sont pas encore émancipés de la nature, et ils n’ont pas compris qu’en la ravageant comme ils le font, ils allaient se détruire eux-mêmes. Bon. Je parle beaucoup, mais ils m’ont déjà épuisée. Et vous n’avez pas l’air beaucoup plus brillant. Extinction des feux. On y verra plus clair après s’être reposés un peu.
De fait, je me sentais déjà vidé, pour quelqu’un qui venait de passer quatre mois à dormir. Nous n’étions en orbite que depuis très peu de temps mais nous n’avions pas chômé, et les changements de repères et les séances de télépsychie m’avaient achevé. Je gagnai ma cabine et m’endormis immédiatement. Au moins, la couchette était-elle nettement plus confortable que le caisson d’hibernation.
Je dormis mal d’un sommeil envahi par les cauchemars, et préférai finalement me réveiller. J’avais à peine mis les pieds à l’office que Lih surgissait dans mon dos.
- Eh, ça n’a pas l’air d’être la grande forme, dites ? Vous êtes presque vert !
- Non, ce n’est pas du tout la grande forme. J’ai rêvé que j’étais l’un d’entre eux.
- Aïïïe ! Ça a dû être terrible ?
- C’est ça, moquez-vous. Mais oui, c’était horrible, si vous voulez savoir.
- Ah mais justement je ne me moquais pas. Je vous prends même très au sérieux. On ne va pas traîner trop longtemps dans le coin. On a des consignes très strictes à ce sujet, et la santé des enquêteurs passe avant tout. Et encore, on a de la chance, dans notre genre : avant que le bouclier psychique soit bien au point, il y avait un taux de suicide anormalement élevé chez les enquêteurs. Vous voulez me raconter votre cauchemar, ou vous préférez l’oublier ?
- Boaf, c’était complètement absurde. Mais absolument paniquant. Je vivais dans une grande ville, au milieu d’une porcherie atmosphérique sans nom, et essayais de convaincre mes proches que ça ne pouvait pas durer comme ça. Mais personne ne me comprenait. Ils ne voyaient même pas ce que je voulais dire. Ils me répétaient que je me faisais des idées, que ça allait s’arranger, que je n’avais qu’à faire comme tout le monde et avoir confiance en l’avenir. Et donc je continuais à consommer à haute dose du polluant, de la radioactivité, sans parler de la nourriture, quasi-artificielle. Et le pire, c’est qu’il n’y avait effectivement rien à faire ! Même mes enfants n’imaginaient pas d’autre vie.
- Vos enfants ?
- Oui, c’était peut-être ça le plus dur, d’ailleurs. J’étais comme eux, vivipare, sexué, et hétérosexuel par dessus le marché.
- Bon, là, j’ai du mal à vous suivre, mais j’imagine que ça a pu vous paraître traumatisant...
- Et ça l’était.
- Mais vous mettez le doigt sur un trait assez paradoxal de leur comportement. Ils en viennent aux mains pour une broutille et sont capables d’extrême violence, mais acceptent sans une protestation des conditions de vie qui répugneraient même à un Bartzen. Ils sont en fait curieusement moutonniers. Même les plus individualistes font tous la même chose au même moment.
- Ils se laissent manipuler comme des marionnettes, voulez-vous dire ! Je pense que c’est leur mode de communication strictement auditif et visuel qui les rend si sensibles au conditionnement et à la manipulation. Et la machine-à-penser doit y contribuer largement.
- C’est possible. Bon, assez perdu de temps. Si on veut se rentrer, on va devoir en mettre un coup. On a presque fait le tour de la question, déjà, non ?
- Presque, si. Mais on ne devait pas rester plus longtemps ?
- Et pour quoi faire ? Vous croyez qu’on va être notés à la durée de la mission ? Non non, à civilisation primaire, mission rapide. C’est la première devise qu’apprennent tous les enquêteurs, enfin, ceux qui ont compris que faire du zèle ne changerait pas la face du monde, ajouta-t-elle en clignant de l’oeil.
- Alors, leur technologie ? Vous avancez ?
J’interrompis mes recherches, sautant sur l’occasion de m’octroyer une petite pause.
- Pas mal, oui. Je viens de finir le tour des laboratoires de pointe, par acquis de conscience. Il n’y a rien de fondamentalement nouveau.
- Ils ont malgré tout atteint un niveau de développement technologique global plutôt très élevé, vous ne trouvez pas ?
- Ah si ! Mais définitivement handicapé par la faiblesse de leurs outils conceptuels. Ils connaissent trois dimensions linéaires et continues : devant-derrière, à gauche-à droite, en haut-en bas. Et ils commencent tout juste à suspecter que le temps premier est un peu plus qu’une quatrième dimension linéaire, continue et à sens unique. Et c’est tout. Ils croient ainsi que la science ne peut que progresser toujours dans la même direction. Une découverte est toujours une « avancée » même lorsqu’elle annule 10 ans de recherches et oblige à repartir sur des bases complètement nouvelles. Donc la science n’avance pas de ses erreurs successives, mais dit toujours la vérité. « Scientifique » veut dire « exact » et ils y croient tous, comme s’il s’agissait d’une religion.
- Vous vous emballez, encore une fois. La science sacralisée, c’est un passage assez commun, typique du blocage cognitif sensoriel. Nous revenons à la technologie ?
- Ben dans les limites étroites de ce qu’ils parviennent à concevoir, ils réussissent à repousser les limites de l’impossible vraiment loin. Ils mettent au point toutes sortes de machines plus loufoques les unes que les autres, mais assez impressionnantes, finalement. Pour se déplacer à la surface du globe, la méthode la plus répandue est l’explosion d’un mélange oxygène-carburant dans une chambre étanche et ils récupèrent l’énergie de l’explosion pour en faire du mouvement !
- C’est assez poétique, effectivement. J’ai vu hier soir avant de m’endormir une course-poursuite entre deux véhicules de ce genre. Spectaculaire ! Et ils ont effectivement fini par exploser tous les deux.
- Aïe ! Il y a eu des morts ?
- Mais non, fit-elle avec un grand sourire, ils s’en sont tous sortis sans une égratignure. J’eus la sensation qu’elle se moquait de moi, mais laissai passer, lui demander des explications ne lui donnerait qu’une occasion de plus de me tourner en ridicule.
- Mais ce n’est rien à côté de la technique qu’ils emploient pour se propulser dans l’atmosphère et dans l’espace : pour aller vers l’avant, ils envoient de la matière vers l’arrière ! C’est joli, non ? Ils appellent ça la réaction.
- Logique.
- Logique, si vous voulez. Et ils arrivent comme ça à se propulser à des vitesses proprement fabuleuses, quand on pense qu’ils le font juste en brûlant du pétrole. Mais ils n’y parviennent qu’au prix d’une consommation des ressources en croissance exponentielle. Ce qui va finir par leur poser problème.
- Ils auront toujours l’énergie solaire et la géothermie.
- Oui, ils pourront faire de l’eau chaude. Mais ça ne leur suffira pas : ce qui est vraiment affolant, c’est le rythme de leurs « progrès » ! À peine ont-ils vérifié une théorie, ils l’appliquent, et ils passent à l’étape suivante. Ils ne prennent jamais un instant pour réfléchir au nouveau savoir acquis.
- Ils s’intéressent au génie génétique, en ce moment ?
- Voilà un bon exemple ! Ils ont découvert que la génétique existait il y a une ou deux fractions de temps universel, et ils s’amusent déjà à bidouiller des mutations et à cloner tout ce qui leur tombe sous la main... Ils en sont fascinants, dans le genre brutes aveugles et sourdes qui courent aussi vite qu’elles le peuvent, se cognent partout, mais ne s’arrêtent jamais.
- Eh, magnifique, cette image, et c’est vous qui me trouviez poète ?
- Justement, leur vrai problème c’est qu’à toujours courir ils ne prennent pas le temps de s’adapter au monde qu’ils ont eux-mêmes créé. La poésie ou la philosophie ne comptent pour rien dans la construction du monde, le spirituel est livré à diverses sectes qui résolvent les problèmes à coups de dieux omnipotents ou de vie éternelle, le psychique est remplacé par des circuits électroniques. Il n’y a que le matériel, le concret qui compte, et ils se retrouvent incapables de comprendre ce qui leur arrive.
- En fait, ils ne sont pas très intelligents.
- Ben ça m’embête un peu de parler comme ça. Je vous l’ai déjà dit, je ne crois pas l’intelligence quantifiable. Ils sont, ou plutôt ils ont été, très adaptables, extrêmement réactifs, mais ils arrivent aux limites de leurs capacités. Ce n’est pas très étonnant, ils n’exploitent au mieux qu’environ un dixième de leurs ressources cérébrales.
- Bon, la décision du Conseil n’en sera que plus simple.
- Que va-t-il leur arriver ?
- Oh rien. Ils sont dans un coin où ils ne gênent personne. S’ils se font sauter personne ne s’en apercevra, et ils ne sont pas assez développés pour justifier une surveillance constante, et encore moins un blocus. On enverra un jour une mission vérifier s’il reste des vivants.
- Vous êtes cynique !
- Non, moi je me contente de bien faire mon travail. Le reste, c’est leur problème. Et le Conseil n’a pas vocation à sauver tous les barbares du cosmos. Et puis qu’est-ce que vous voudriez faire ? Aller les voir et leur expliquer qu’ils se trompent ? Souvenez-vous de votre rêve : ils ne vous comprendraient même pas. Et la charte interdit rigoureusement toute ingérence dans les schémas d’évolution.
- Elle est mal faite, cette charte.
Elle me reprit cet air de curiosité affectée qu’elle ne me servait que pour me mettre en rogne.
- Peut-être. Vous seriez un peu du genre à vous amouracher de la souris de laboratoire que vous disséquez, vous, non ?
- Et vous vous avez passé trop de temps devant la télé, vous vous exprimez de plus en plus comme eux.
- D’accord. Plus sérieusement, alors : si vous avez des impressions et suggestions à communiquer au Conseil, vous avez toute liberté pour tomber un rapport. Mais si vous voulez qu’il soit pris en compte, je vous recommande d’argumenter un peu mieux. Les Conseillers risqueraient de ne pas trouver drôle que vous les traitiez de cyniques. Depuis les Wurlegs, ils sont encore plus chatouilleux sur l’application de la charte. Elle laissa passer un instant, mais n’avait apparemment rien à ajouter à sa tirade car elle poursuivit : pour ma part, j’ai toutes les données qu’il me faut pour la rédaction de notre rapport. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, on va commencer à se rentrer, non ? A moins que vous n’espériez encore trouver l’argument ultime qui les fasse admettre au Conseil sans contestation possible.
- Présenté comme ça, je ne peux qu’être d’accord, il vaut mieux rentrer, on risquerait de le chercher encore longtemps, l’argument ultime.
- Hello, Lih, vous ici ? Vous n’avez pas changé d’un poil !
- Les avantages du métier, mon jeune ami. Et vous, vous avez abandonné la carrière, ai-je appris ?
- Oui, dès ma première mission, enfin la nôtre.
- L’expérience ne vous a pas convaincu.
- Non. Assister au naufrage d’une espèce entière les bras croisés, ce n’est pas ce que j’ai envie de faire toute ma vie.
- C’est très rarement comme ça, heureusement ! Mais vous n’avez pas trop déprimé, quand même ?
- Boh, j’ai décidé de passer à autre chose. Je n’ai même pas cherché à connaître la décision finale du Conseil. En attendant mieux, j’ai retrouvé mon rang de Cadet dans les forces d’interposition de l’Alliance
- Il ne faut pas vous miner, vous savez. Nous avons fait un rapport aussi complet que possible, et ce n’est pas de notre faute si ils sont aussi débiles ! Et puis qu’est ce que vous voudriez faire, intervenir n’est pas si simple, je vous l’ai déjà dit, d’ailleurs.
- Mais personne n’a à intervenir. J’y ai beaucoup pensé, je n’ai pas pu m’en empêcher. On pourrait au moins leur faire connaître la décision, par exemple : « Nous sommes le Conseil multiversel des espèces intelligentes. Votre admission a été étudiée et rejetée. Nous n’entrerons plus en contact avec vous jusqu’à votre acceptation. ». Ils ont le droit de savoir ce qu’on a décidé pour eux, quand même, c’est un minimum.
- Vous défendez une prise de contact, en fait.
- En deux mots, oui. Je suis sûr que ça leur ferait un bien fou, ils se poseraient un peu plus de questions, ils auraient moins le temps de faire des bêtises, et ça leur donnerait une petite chance de s’en sortir.
- Ce n’est pas idiot ce que vous dites. Vous savez peut-être que des Conseillers viennent de former un groupe du Mouvement de Défense des Civilisations Perdues ? Vous pourriez aller leur parler, ils tiennent plus ou moins le même discours, et le témoignage d’un ex-enquêteur qui a été sur place les intéressera sûrement. Ils pourraient en faire un cas emblématique, et appeler de la décision. Si vous avez un problème de conscience, ça peut valoir la peine de tenter.
- Vous irez, vous ?
- Peut-être, je ne sais pas. C’est une jolie planète, quand même.
- Ecoutez, Lih, pour être sincère, je me moque un peu de ce qui leur arrivera. J’ai tourné la page et je n’ai aucune envie de retourner traîner mes guêtres au Conseil. On n’irait pas plutôt prendre un verre ? Mon ami m’attend au Bar du Matin, ils viennent de rouvrir, si vous ne connaissez pas je vous recommande l’endroit.
- Bah, c’est peut-être ce qu’il y a de mieux à faire. Allons, un verre à la santé de tous les loosers du multivers.